Les valeurs du scepticisme de Bertrand Russell

Bertrand Arthur William Russell (1872–1970) était un philosophe et logicien britannique. D’après la Stanford Encyclopedia of Philosophy (Irvine, 2022) il est généralement considéré comme un fondateur de la philosophie analytique moderne. Il est entre autres ouvrages l’auteur en 1928 des Sceptical Essays.

Le premier chapitre de cet ouvrage se nomme « On the value of scepticism » et on y comprend rapidement que le projet potentiellement épistémique de l’auteur y est avant tout un projet social et moral dont le doute et la raison sont les moyens.

Russell commence par présenter comme « subversive » la doctrine comme quoi il ne serait pas désirable d’admettre une proposition sans raison de supposer qu’elle soit vraie. Cette qualification sera étayée dans l’ouvrage en présentant les différents comportements humains selon les contextes, et l’objectif de son travail sera de justifier la valeur de sa doctrine en toute circonstance, quand bien même celle-ci révolutionnerait la politique et ruinerait voyantes et évêques.

Il semble important à Russell d’instantanément se justifier comme n’étant pas un extrémiste en se distinguant de la classique caricature d’un Pyrrhon n’aidant pas son maître en danger faute qu’il puisse être sûr qu’une manière d’agir soit plus sage qu’une autre. Russell s’estime modéré : il est prêt à suivre en pratique le sens commun, et à considérer une action comme rationnelle si elle se fie à un résultat scientifiquement bien établi sans que cela nécessite d’être sûr que ce résultat soit absolument vrai. Si la prédiction scientifique se confirme il est d’autant plus justifié de s’en convaincre (il choisit dans cet ouvrage de ne pas favoriser ni s’étaler sur les considérations philosophiques comme le problème de l’induction). Russell s’atèle à décrire son scepticisme en trois points qu’il juge à la fois modérés mais révolutionnaires pour la vie humaine.

« The scepticism that I advocate amounts only to this: (1) that when the experts are agreed, the opposite opinion cannot be held to be certain; (2) that when they are not agreed, no opinion can be regarded as certain by a non-expert; and (3) that when they all hold that no sufficient grounds for a positive opinion exist, the ordinary man would do well to suspend his judgment. »

Russell, 2004[1928], p. 2

Il convient de se fier aux experts d’un sujet en étant prêt à suspendre son jugement si leurs avis divergent ou qu’il n’y a pas matière à fournir une opinion éclairée. Si Russell juge son scepticisme important c’est car ce serait toujours l’irrespect d’un de ses trois points qui mènerait les humains à se faire du mal. La raison logique ne nécessiterait pas de se battre et Russell oppose raison et passion en plaçant la politique et la religion dans la passion. Le fait de ne pas avoir d’opinion sur un sujet serait mal vu dans la société, voir considéré comme impossible : Russell illustre par la politique que les opinions permettant de s’opposer aux partis adversaires seraient favorisées par rapport aux opinions plus rationnelles, c’est ce qui en fait un domaine de passion. L’humain aurait une tendance, un besoin, d’identifier un méchant. Il illustre aussi par la diversité des coutumes et la haine qui en résulte entre les cultures, que la morale ne se souciant pas de la raison se fourvoierait facilement en apportant finalement plus de mal que de bien, notamment par la condamnation des autres alors même qu’un examen rigoureux nous rendrait souvent difficile d’affirmer une coutume comme meilleur qu’une autre. C’est avec bonne conscience voire plaisir que l’autre est châtié pour ses « péchés » culturels, et que l’on juge inadmissible d’approcher avec raison notre système de croyance. Russell pointe qu’alors qu’ils sont tout aussi irrationnels, celui qui proclamera sa propre grandeur sera qualifié de fou tandis que celui qui clamera la supériorité des siens s’en trouvera acclamé. Mais il refuse la considération que la société ne pourrait survivre sans passion et que cela justifierait la calomnie des étrangers.

Russel explique que la plupart de nos actions sont dirigées simplement par l’habitude, mais que c’est pour nos actions les plus importantes que les croyances rentrent en jeu. De là il convient de se demander à quel point nos croyances peuvent se baser sur des faits et à quel point on désire que ce soit le cas. Il illustre que c’est en tout cas rarement le cas. L’humain rationalise ses opinions préétablies, ou si spontanément il arrive à juger de ce qui serait le mieux pour lui il met en place une rhétorique prétendant que ses décisions seraient pour le grand intérêt, et il apparait alors comme moins rationnel qu’il ne l’est. La « sagacité » (shrewdness) est un bon allié car les humains tendent à se tromper sur leurs meilleurs intérêts et à faire du mal aux autres : « anything that makes people better judges of their own interest does good », ce qui rend les gens meilleurs juges de leur propres intérêts fait du bien. Celui qui pour des raisons morales pense agir contre ses intérêts peut en fait agir pour ses meilleurs intérêts comme une récompense à son apport à l’intérêt général. Et celui qui ne dispose pas d’une sagacité instinctive peut essayer d’évacuer ses passions du moment pour chercher rationnellement ce qui correspond vraiment à son propre intérêt. Chercher la ruine des autres aboutirait à sa propre ruine, or c’est ce que ferait la plupart de la population. Or s’il semble difficile d’enseigner la sagacité ou la vertu, nous pouvons essayer d’enseigner la rationalité, l’habitude à prévoir les conséquences de nos actions. La moralité traditionnelle favoriserait la rivalité patriotique basée sur des représentations lointaines et abstraites, tandis que Russell souhaiterait développer une moralité encourageant la joie et l’amour.

Plus tard dans son ouvrage (chapitre 4) Russell continue de se poser comme un rationaliste qui défend la possibilité de la raison, et s’oppose aux pragmatistes qui associent l’utilité et la vérité. Pour lui ni l’irrationalité de l’opinion ni le besoin de passer cette opinion par la force ne sont des fatalités. Il commence donc par définir la raison dans l’opinion.

« To begin with rationality in opinion: I should define it merely as the habit of taking account of all relevant evidence in arriving at a belief. Where certainty is unattainable, a rational man will give most weight to the most probable opinion, while retaining others, which have an appreciable probability, in his mind as hypotheses which subsequent evidence may show to be preferable. This, of course, assumes that it is possible in many cases to ascertain facts and probabilities by an objective method—i.e., a method which will lead any two careful people to the same result. »

Russell, 2004[1928], p. 33

La croyance doit se former en considérant tous les éléments pertinents, et elle ne nécessite pas d’être certaine pour que chaque opinion soit jugée plus ou moins probable (au sens épistémique) en étant toujours prête à considérer les nouveaux éléments. Cela nécessite qu’il existe des méthodes permettant objectivement d’obtenir des données probantes, mais Russell argumente que même ceux s’opposant à cette idée s’y soumettent en réalité naturellement dans la vie courante. En effet le pragmatiste suivrait lui aussi plutôt sa raison quand il s’agit par exemple de déterminer le coupable d’un crime. Ce serait l’esprit scientifique que de rechercher la vérité objective, et une façon de penser qu’il ne faudrait pas réserver à la cour de justice. L’humain cherche donc la raison quand elle lui est utile, mais la rejette, jusqu’à parfois prétendre son impossibilité, quand il s’avère qu’elle se heurterait à une croyance à laquelle il tient. La majorité de nos croyances seraient contraires aux faits. L’attitude rationnelle serait de les baser sur des faits établis plutôt que sur des désirs, préjugés ou traditions (« evidence rather than upon wishes, prejudices, or traditions »). Ce n’est pas dans cet ouvrage que Russell souhaite détailler son opposition aux philosophes questionnant l’existence du fait réel objectif. Sa position est claire : les faits existent, on peut les connaitre ou parfois leur associer un certain degré de probabilité. Aussi, à la manière d’un psychanalyste qui guérirait son patient en levant son refoulement, on pourrait selon Russel aider le croyant à sortir de son irrationalité en lui faisant prendre conscience des faits auxquels il ne souhaite pas penser.

Il s’agit maintenant de traiter de la pratique de cette raison et Russel distingue deux situations menant à des différences d’opinion.

Quand les individus sont en désaccord sur les moyens à employer pour réaliser leurs désirs mais pas sur la finalité souhaitée, leur opposition pourrait aisément se régler par une approche purement scientifique, c’est-à-dire par l’établissement factuel des moyens les plus efficaces. Dans cette situation la raison serait seulement limitée par la tendance humaine à nous persuader que les façons d’agir que l’on souhaite adopter feront le bien, car cela biaiserait notre estimation des probabilités nécessaires à balancer pour établir le meilleur moyen de réaliser nos désirs. Il faudrait de l’introspection et de l’entrainement scientifique pour ne plus nous tromper concernant nos raisons d’agir et les conséquences véritables de nos actions.

Quand ce sont les désirs eux-mêmes des individus qui ne convergeraient pas la situation serait plus difficile à régler par la raison. Deux individus peuvent s’accorder sur quels moyens produisent quelles conséquences, mais avoir pour autant des intérêts divergents. Il reste qu’un égoïsme éclairé par la raison serait bien meilleur pour le monde, car l’individu passionnellement aveuglé par son intérêt immédiat, sa haine et son envie, oublie que ce qui nuit aux autres risque aussi de lui nuire.

« Rationality in practice may be defined as the habit of remembering all our relevant desires, and not only the one which happens at the moment to be strongest. »

Russell, 2004[1928], p. 39

Être rationnel en pratique nécessite donc de ne jamais oublier nos objectifs et intérêts véritables en succombant à nos pulsions du moment.

Ce projet rationaliste et moral de Russell est aussi politique : il s’agit de défendre la « pensée libre », la liberté de chacun, certes face à la religion, mais aussi face à toute contrainte qui ne nous apparaitrait pas aussi facilement. Russell s’alarme dans son chapitre 12 que la politique ait remplacé l’Église d’une manière telle qu’il soit pourtant toujours risqué (judiciairement ou socialement) d’exprimer certaines croyances. La politique comme la religion privilégierait les approches dogmatiques, et influencerait l’éducation dans laquelle le nationalisme s’immiscerait. Pour Russel, en politique comme on le ferait en science, si l’on souhaite favoriser la tolérance et la liberté, il ne faut pas croire mais douter et désacraliser.

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Pour résumer : L’appel au doute de Russell se fait dans le cadre de son objectif moral. Il présente ce qui m’apparait comme un conséquentialisme rationnel qu’il justifie comme possible et probablement meilleur que la morale pragmatiste. Le scepticisme rationnel n’est pas qu’intéressant intellectuellement, il l’est pour nous éviter un fourvoiement moral et car la recherche non pas simplement consciente mais réellement rationnelle de notre meilleur intérêt nous mènerait au passage au meilleur intérêt général.

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En savoir plus

Russell, B. (2004). Sceptical essays. Routledge. (Édition originale, 1928).

Irvine, A. D. (2022). Bertrand Russell. Dans E. N. Zalta (Éd.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2022). Metaphysics Research Lab, Stanford University. https://plato.stanford.edu/archives/spr2022/entries/russell/

Bertrand Russell

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