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Les zététiciens sont-ils biaisés ?

Un biais cognitif est un raccourci de la pensée involontaire et généralement non conscient.

Ces raccourcis ont pu être utiles à la survie de notre espèce au cours de son évolution, et ils sont toujours indispensables à notre fonctionnent cognitif, social, et à notre rapport à l’environnement. Néanmoins ils ne sont pas toujours adaptés, et peuvent être source d’erreurs de raisonnement. Ils sont de natures variées, comme vous pourrez le constater sur le CODEX des biais cognitifs.

« Très souvent, les biais résultent de l’application d’heuristiques. Il s’agit de règles qui conduisent à des approximations souvent efficaces, mais faillibles. Elles permettent notamment de simplifier les problèmes (Yachanin et Tweney, 1982). Elles reposent en général sur un traitement partiel des informations disponibles mais leur emploi fréquent au quotidien tient à leur fonction de simplification des problèmes, de réduction de l’incertitude et au fait qu’elles permettent de proposer des réponses socialement acceptables (Drozda-Senkowska, 1997). »

Les sceptiques, dits aussi zététiciens en France, sont sensibilisés aux biais cognitifs et aux illusions, car leur existence permet d’expliquer des phénomènes réputés paranormaux, des comportements, et sont parfois utilisés (consciemment ou non) par les pseudo-sciences pour induire en erreur.
Les paréidolies sont à l’origine d’interprétations mystiques, comme l’apparition (la perception) de la Vierge Marie sur un mur (ou de Jésus Christ sur un toast), ou de certains phénomènes OVNI. La négligence de la taille de l’échantillon est l’une des erreurs commises par les opposants à la vaccination. L’effet de validation subjective (dit Barnum ou Forer) est souvent utilisé par les astrologues ou les médiums, leur donnant une illusion de clairvoyance.

En psychologie sociale, les heuristiques ne sont pas perçues comme des erreurs, car elles répondent, généralement efficacement, à des situations et des objectifs. Nous ne pouvons pas condamner une personne pour être victime d’un biais, c’est un phénomène naturel auquel nous sommes tous soumis. Tout au plus peut-on lui en expliquer le mécanisme. Le scepticisme nécessite aussi de s’efforcer à repérer nos propres biais de raisonnement avant de mettre en avant ceux des autres.

Le but du présent billet n’est pas d’approfondir théoriquement la vulgarisation des biais cognitifs.

Les zététiciens mis à l’épreuve

Il y a deux ans, à l’occasion d’une séance interne du Cercle Zététique du Languedoc-Roussillon consacrée aux biais et sophismes, on m’a proposé de commencer la séance en faisant une présentation sur ce que sont les biais cognitifs. M’est alors venue l’envie, d’à l’avance et l’air de rien, tester mes confrères sur différents biais cognitifs, à l’aide d’un questionnaire en ligne présenté comme me servant à récolter des données ayant valeur d’exemples pour un futur article sur les statistiques destiné à l’Association pour la Psychologie Scientifique à l’Université. Klod Quazzo des Sceptiques du Québec me fournissait un script php pour rediriger les participants aléatoirement et sans qu’ils le sachent vers l’une des deux versions de mon questionnaire.

Le questionnaire, fortement inspiré de celui expérimenté en 2017 par un professeur de SVT sur ses lycéens de 1re Scientifique, a par la suite été présenté à un public plus large, appartenant à d’autres associations zététiques, voire même non familier avec cette dernière. Après avoir procrastiné à présenter les résultats de cette modeste expérience, mon ami Quentin Sénant, amateur de bayésianisme actuellement en Master 2 de recherche en Neuropsychologie et Neurosciences, s’est finalement chargé du traitement des données statistiques.

À la fin du questionnaire, je demandais aux participants leur niveau d’étude, leur discipline ou domaine de travail, ainsi que leur familiarité à la zététique, s’ils s’y investissaient, et leur éventuelle appartenance à une association sceptique. L’analyse statistique n’a pas montré d’effet de la familiarité à la zététique sur le niveau d’étude des participants (ou réciproquement ; X² = 0,218 ; df = 2 ; p = 0,897 ; BF10 = 0,076).
Je demandais également aux participants d’évaluer de 1 à 6 la difficulté des questions posées (de très difficile à très facile) ainsi que leur niveau d’esprit critique (de très mauvais à très bon). Ils ont en moyenne estimé la difficulté à 3,75, et la familiarité à la zététique n’a pas semblée avoir d’influence sur la perception de cette difficulté (t = -0,3 ; df = 149 ; p = 0,765 ; BF10 = 0,2). Les participants ont en moyenne estimé leur niveau d’esprit critique à 4. Aucune corrélation significative n’a pu être retrouvée entre la perception de son propre esprit critique et la familiarité à la zététique (Kendall’s tau-b = 0,081 ; p = 0,269 ; BF10 = 0,308).

Avant élimination des outliers et anomalies, 151 participants ont répondu au questionnaire (70 dans la Version 1 du questionnaire, 81 dans la Version 2 du questionnaire). Pour l’évaluation de l’effet de la familiarité à la zététique sur les questions qui sont présentées ci-après, les analyses statistiques ont été réalisées en distinguant ainsi les participants : 43 participants se sont déclarés non familiers à la zététique, tandis que 108 se sont déclarés familiers ; parmi ces 108, 75 participants se sont juste déclarés familiers, tandis que 33 participants ont déclaré s’investir particulièrement et/ou faire partie d’une association (on nommera ce groupe « zététique+ »).

Aucune valeur-p présentée dans cet article n’a été ajustée (correction de Bonferroni, etc.).
Les lecteurs non familiers avec les statistiques peuvent s’ils le souhaitent lire ce document et écouter ma chronique sur la valeur-p. Je vous conseille également les vulgarisateurs Chat Sceptique (anciennement de la chaîne Les statistiques expliquées à mon chat) et Science4All.

Les résultats à quatre questions, quatre expériences évaluant des biais cognitifs, sont présentés ci-dessous. On présentera d’abord l’effet d’ancrage et le biais des coûts irrécupérables, à propos desquels nous avons pour l’instant seulement évalué l’effet de la version du questionnaire pour nous permettre de mettre en évidence la présence de ces biais. On présentera ensuite le biais de confirmation d’hypothèse et l’oubli de la fréquence de base, et l’effet, ou non, de la zététique sur les résultats de ces expériences. Les résultats du questionnaire concernant le biais d’autocomplaisance et le biais de disponibilité seront présentés ultérieurement.

L’effet d’ancrage

Selon vous, combien pèse vraiment une baleine bleue ? (nombre en tonnes)
C’est la seconde question qui a été posée aux participants, après leur avoir demandé soit si une baleine pesait plus de 200 tonnes, soit si une baleine pesait plus de 80 tonnes. Parmi les résultats obtenus, un outlier par version a été retiré de l’analyse statistique : un participant a répondu 20000 tonnes dans la Version 1 et un participant a répondu 95000 tonnes dans la Version 2 (on peut envisager que les participants aient par erreur écrit leurs réponses en kilogrammes).

L’effet de la version passée du questionnaire sur le poids estimé par le participant a été analysé via un test non paramétrique de Welch dans sa forme fréquentiste et un test U de Mann-Whitney dans sa forme bayésienne. Les résultats montrent un effet significatif (t = 3,810 ; df = 77,767 ; p < 0,001, d = 0,645) de taille moyenne de la version passée du questionnaire sur la moyenne du poids estimé de la baleine. L’hypothèse d’une réponse émise en Version 1 plus grande que celle en Version 2 du questionnaire semble en effet plus crédible que celle d’une absence de différence entre les deux versions du questionnaire (BF+0 = 1,8999). Le graphe associé est le suivant qui représente le poids moyen (en tonnes) estimé de la baleine bleue selon la version passée du questionnaire :

En Version 1 les participants émettent en moyenne une réponse de 154,507 tonnes (écart-type de 178,275, maximum de 800 et minimum de 1 tonne) contre une moyenne de 69,862 tonnes (écart-type de 51,429, maximum de 200 et minimum de 2 tonnes) en Version 2.

Cette inclination à utiliser la première information reçue comme valeur de référence, et de fait à ce que notre jugement final tende davantage vers celle-ci, est appelée l’effet d’ancrage.

Le coût irrécupérable

Vous êtes le PDG d’une société de biotechnologies. Vous travaillez sur un projet d’une nouvelle méthode de transgenèse. Il est quasiment fini, à 90%, et le développement a coûté 90 millions d’euros. Mais un concurrent sort à ce moment même une nouvelle méthode de transgenèse moins coûteuse et plus efficace. Financez-vous la fin du projet pour 10 millions d’euros ?

Imaginez maintenant qu’il ne s’agit non pas de finir un projet déjà commencé, mais que vous souhaitez lancer un investissement dans une nouvelle méthode de transgenèse. Cet investissement serait de 10 millions d’euros. Mais un concurrent sort à ce moment même une nouvelle méthode de transgenèse moins coûteuse et plus efficace. Financez-vous ce projet pour 10 millions d’euros ?

La Version 1 du questionnaire présentait la première situation, la Version 2 présentait la seconde situation aux participants.

Les participants ont eu plus tendance à financer le projet lorsque 90 millions d’euros avaient déjà été dépensés dans celui-ci (X² = 5,702 ; df = 1 ; p = 0,017 ; v de Cramer = 19,4% ; BF10 = 3,776), quand bien même dans les deux situations un concurrent avait déjà sorti une méthode moins coûteuse et plus efficace. Ainsi il semble que la version passée du questionnaire explique 19,4% de la réponse émise par les sujets, et que cet effet de la version du questionnaire est 3,776 fois plus vraisemblable que l’absence d’effet.

Cette poursuite d’engagement dans des projets dans lesquels nous avons déjà investis mais qui ne sont plus dans notre intérêt, irrationnelle car les investissements passés sont perdus quoi qu’il arrive, est appelée le biais des couts irrécupérables.

La confirmation d’hypothèse

Un jeu de cartes possède des cartes avec des dos rouges et des dos bleus. On vous fait l’affirmation suivante : « Toutes les Dames ont un dos bleu ». Vous avez devant vous quatre cartes pour vérifier cette affirmation, mais ne pouvez en retourner que deux, lesquelles ?

  • Le 10 de Pique
  • La Dame de Cœur
  • Une carte à dos bleu
  • Une carte à dos rouge

Cette expérience a été popularisée par le sceptique Christophe Michel sur sa chaîne YouTube Hygiène Mentale.
Retourner le 10 de Pique ne peut nous fournir aucune information utile.
Si on retourne la Dame de Cœur, on a soit confirmation qu’elle a un dos bleu, mais cela ne nous permet pas de généraliser à l’ensemble des Dames, soit un contre-exemple, si elle a un dos rouge, suffisant à conclure que toutes les Dames n’ont pas un dos bleu.
Retourner une carte à dos bleu nous apprend au mieux, si on tombe sur une Dame, qu’au moins une Dame à un dos bleu, mais cela ne nous permet toujours pas de nous positionner concernant l’affirmation « Toutes les Dames ont un dos bleu ».
Par contre, si on retourne une carte à dos rouge, soit on ne tombera à nouveau pas sur une Dame et cela ne nous apprendra rien, soit on tombera sur une Dame, et cette seule carte nous permettra donc de conclure que l’affirmation selon laquelle « Toutes les Dames ont un dos bleu » est fausse.

Il est donc pertinent de retourner la Dame de Cœur, car cela peut nous permettre de confirmer partiellement ou d’infirmer totalement l’hypothèse que l’on met à l’épreuve. La question qui se pose ensuite est si l’on doit retourner la carte à dos bleu ou la carte à dos rouge. Or si l’on a tendance à vouloir confirmer nos hypothèses, et donc à retourner la carte bleu, cela ne nous permet pas de vérifier la véracité ou non de l’affirmation qui nous intéresse. Pour se faire, on a besoin de retourner la carte à dos rouge.

Quand on nous demande de vérifier une affirmation, nous avons tendance à agir pour la confirmer quand bien même on ne peut puisse pas dans l’absolu à cause du problème de l’induction. Dans cette expérience, il est considéré comme un raisonnement plus juste de retourner la carte à dos rouge car elle nous permet de mettre à l’épreuve la véracité de l’affirmation, c’est la seule carte qui peut nous permettre une conclusion.

Néanmoins, on peut estimer que le raisonnement motivé ainsi mis en place est justifié par la formulation même de la question : si le mot vérifier est d’après le dictionnaire synonyme de mettre à l’épreuve (« Soumettre quelque chose à un examen, à une confrontation avec des faits, des preuves pour en contrôler l’exactitude » ; « Examiner, s’assurer que » – Larousse), je le pensais moi-même plutôt synonyme de confirmer (« Être la preuve de quelque chose » ; « satisfaire à une condition » – Larousse), et il convient de se méfier des simples méprises sémantiques. En effet, si on me demande de confirmer X, je ne réponds pas à la demande en cherchant à l’infirmer, et il fait ainsi sens de ne pas considérer ce choix, c’est-à-dire de retourner la carte à dos rouge, comme le bon pour répondre à la consigne. Il serait donc peut-être intéressant de réaliser cette expérience en comparant quatre groupes : un à qui on demande de « confirmer » l’affirmation, un à qui on demande de « vérifier » l’affirmation/hypothèse (j’envisage que cette distinction aussi influence l’interprétation de la question), un à qui on demande de « mettre à l’épreuve » l’affirmation, et un à qui on demande d’« infirmer » l’affirmation. Mais restons-en ici à considérer le raisonnement motivé qui amène à choisir la carte à dos bleu plutôt que la carte à dos rouge uniquement comme un biais cognitif, et examinons les résultats de l’expérience.

Raisonnement motivé et biais de confirmation d'hypothèse. Résultats au test des cartes.

Un participant ayant choisi d’enfreindre la consigne en retournant trois cartes, il a été exclu de l’analyse statistique. Les réponses des 18 participants ayant choisi de ne retourner qu’une seule carte ont été prises en compte.

Seulement 10 participants sur 147 ont fait l’erreur de retourner le dix de Pique.
126 participants ont pensé à juste titre à retourner la Dame de Cœur, soit la grande majorité quelle que soit leur familiarité à la zététique.
Étonnamment, la majorité des participants à cette expérience n’ont pas retourné la carte à dos bleu, y compris dans le groupe se déclarant non familier à la zététique. L’analyse statistique ne nous permet pas de conclure à un effet de la familiarité à la zététique sur le pourcentage d’individus retournant la carte à dos bleu (X² = 1,275 ; df = 2 ; p = 0,529 ; BF10 = 0,113).
Un peu plus de la moitié des participants ont pensé à retourner la carte rouge. Mais là encore, les résultats statistiques ne nous permettent pas d’affirmer un effet de la familiarité à la zététique (X² = 4,827 ; df = 2 ; p = 0,089 ; BF10 = 0,647). Néanmoins, il est intéressant de noter qu’alors que dans le groupe simplement familier à la zététique deux fois plus de participants ont répondu oui (je retourne la carte à dos rouge) que non (je ne la retourne pas), seulement 17 participants sur 33 ont retourné la carte à dos rouge dans le groupe « Zététique+ » constitué des participants s’étant déclarés particulièrement investis dans la zététique et/ou faisant partie d’une association sceptique, alors qu’on aurait pu s’attendre de ces derniers d’être davantage sensibilisés à ce test, notamment en ayant vu la vidéo d’Hygiène Mentale.

Étant donné les réponses du groupe « Oui », c’est-à-dire familier à la zététique sans se déclarer particulièrement investi ou faisant partie d’une association, et les résultats statistiques concernant la carte à dos rouge, il n’est pas exclu qu’avec plus de participants et donc de puissance statistique un effet de la familiarité à la zététique puisse être observé avec certitude. Si c’était le cas, l’explication pourrait néanmoins se limiter à la connaissance de la vidéo ci-dessous, qui a déjà été visionnée plus de 600000 fois : que nous soyons sensibilisés à faire attention à certains raisonnements et situations précises n’implique pas forcément une amélioration plus étendue de nos capacités critiques, ni une moindre sensibilité à quelconque biais cognitif. Nos présents résultats ne nous permettent donc pas de conclure à un effet de la familiarité à la zététique sur les réponses à ce test et sur l’influence de nos biais de raisonnement motivé et de confirmation d’hypothèse.

La fréquence de base

Le VIH est un virus très dangereux. 153 000 personnes sur les 67 millions de Français sont contaminées. Suite à une rupture de votre préservatif lors de votre dernier rapport sexuel, avec une personne que vous ne connaissiez pas, vous êtes très inquiet. Vous décidez, au bout de 3 semaines, de réaliser un test rapide. Ces tests ont une sensibilité de 100% (ils détectent le virus à coup sûr), et une spécificité de 99% (dans 1% des cas, ils indiqueront comme positive une personne qui ne l’est pas). Malheureusement, votre test revient positif.

De 1 (très peu probable) à 6 (très probable), quelle est selon vous la probabilité que vous la probabilité que vous soyez infecté ?
Intuitivement, nombre d’entre vous avez surement pensé 6 : après tout, la spécificité est de 99%. Et si je vous disais que vous n’avez en fait que 18% de chance d’être infecté ?

Il ne faut pas oublier que la fréquence d’individus infectés au sein de la population générale est ‘seulement’ de 153.000 / 67.000.000. En effet, que seulement 1% des cas de personnes non-positives reviennent positifs, ne signifie pas que vous n’avez que 1% de chance de ne pas être infecté. Car 1% des personnes non infectées, cela représente 1 % de 67.000.000 – 153.000 = 66.847.000 personnes, et donc tout de même 668.470 personnes. Il y a de fait 153.000 + 668.470 = 821.470 français qui sont détectés comme positifs, parmi lesquels 153.000 sont vraiment positifs : or 153.000 individus ayant réellement le VIH parmi un total de 821.470 individus détectés positifs, cela en représente seulement 18,63%.

Pour établir des seuils, nous devons décider quels taux de faux négatifs et de faux positifs nous pouvons accepter, sachant que plus nous voulons éviter les faux négatifs, c’est-à-dire en l’occurrence les individus infectés qui ne seraient pas détectés, plus en contrepartie nous allons devoir accepter des faux positifs, c’est-à-dire des personnes détectées comme positives alors qu’elles ne le sont pas réellement. Dans le cas d’un virus dangereux comme celui responsable du SIDA, le choix a été fait d’accepter d’avoir beaucoup de faux positifs pour ne pas risquer d’avoir des individus chez qui on ne détecterait pas le virus.

L’oubli de la fréquence de base est je pense l’un des biais les plus difficiles à comprendre et dépasser. Pensez-vous que les zététiciens sont tombés dans le panneau ?

Effet de la familiarité à la zététique

Comme on s’y attendait, la majorité des participants familiers à la zététique ont bel et bien oublié la fréquence de base : 51 sur 108 ont estimé très probable d’être infecté. Au total c’est près de 53% de l’échantillon des répondants qui aura estimé une probabilité totale ou presque d’être infecté par le sida (réponse 6 : Très probable) contre seulement 22% de répondants ayant estimé une probabilité à 1 ou 2.

Pour autant, la familiarité à la zététique a bel et bien eu un effet sur la probabilité estimée d’être infecté (t = 5,728 ; df = 148,104 ; p < 0,001, d = 0,845). Cet effet peut être décrété comme fort en regard des seuils proposés par Cohen. Il semble statistiquement vraisemblable (BF+0 = 3,710) en comparant les médianes via test non paramétrique de Mann-Whitney, et très vraisemblable (BF+0 = 517,749) en comparant les moyennes via test-t paramétrique. On remarque d’ailleurs que l’ensemble des participants ayant estimé la probabilité à 1 ou 2 font partie du groupe familier à la zététique. Parmi les participants familiers à la zététique néanmoins, le groupe zététique+ constitué des participants déclarant s’investir particulièrement et/ou faire parti d’une association n’a pas répondu différemment du reste des participants familiers à la zététique (t = -0,323 ; df = 61,663 ; p = 0,748 ; BF10 = 0,242).

Pour une raison que nous n’expliquons pas, nous pouvons conclure que la familiarité à la zététique est bel et bien associée à une estimation plus faible de la probabilité d’être infecté, et donc à un moindre oubli de la fréquence de base. Il est par exemple possible que parmi le groupe de participants familiers à la zététique, proportionnellement davantage de participants aient vu la vidéo de Monsieur Phi sur la loi de Bayes, que parmi le groupe de participants non familiers à la zététique.

Effet du niveau d’étude

Il a été choisi de coder la variable niveau d’étude en une variable ordinale à 3 groupes. Le premier groupe regroupe les gens qui se sont dits sans diplôme(1), ceux qui possède le Brevet(5), un CAP ou équivalent(3), ou le Baccalauréat(20). Le deuxième groupe regroupe les BTS-DUT(10), les niveaux Licence(26) et le niveau Maîtrise(15). Enfin, le troisième groupe regroupe les Masters(50), Doctorats(15), Maîtres de conférences habilités(4) ou non(1) à diriger des recherches, et Professeurs des Universités(1).

Aucun effet du niveau d’étude n’a été retrouvé sur l’oubli de la fréquence de base (Kendall’s tau-b = 0,027 ; p = 0,706 ; BF10 = 0,120).

Effet du niveau d’esprit critique personnel perçu

1 participant a estimé son niveau d’esprit critique à 1 (très mauvais), 3 participants l’ont estimé à 2, 23 participants l’ont estimé à 3, 72 participants (soit presque la moitié) l’ont estimé à 4, 44 participants l’ont estimé à 5, et 8 participants ont estimé leur niveau d’esprit critique à 6 (très bon).

Nous avons cherché à savoir s’il existait une corrélation entre la perception de son propre esprit critique et l’oubli de la fréquence de base. Nos analyses statistiques ont suggéré un lien tendanciel entre ces deux variables (Kendall’s tau-b = 0,120 ; p = 0,093 ; BF10 = 1,067).
Nous avons donc testé s’il existait une corrélation plus précisément positive entre la réponse à ces deux questions, et la valeur-p est alors passée sous le seuil de significativité fixé à 5% (Kendall’s tau-b = 0,120 ; p = 0,047 ; BF+0 = 2,100). L’analyse bayésienne suggère qu’il est deux fois plus vraisemblable qu’il existe en effet une corrélation positive.

Ainsi, il semblerait que les participants répondant avoir le plus d’esprit critique soit aussi… ceux qui répondent avoir une plus grande probabilité d’être infecté ! Les participants estimant avoir un bon esprit critique ont donc moins oublié la fréquence de base.

Conclusion

Après avoir expliqué que les biais cognitifs font partie de notre fonctionnement cognitif normal et nécessaire, tel que nul ne peut y échapper et que cela ne serait pas dans son intérêt, nous avons tout de même pointé l’utilité de nous méfier pour éviter de tomber dans les pièges que l’on pourrait intentionnellement ou non nous tendre. La zététique est un mouvement développé au cours de la seconde moitié du 20ème siècle et ayant pour objectif de promouvoir les meilleurs standards scientifiques tout en examinant les affirmations et pratiques réputées paranormales ou pseudo-scientifiques, pour s’opposer à la propagation au sein du public de croyances et pratiques infondées voire dangereuses, en vulgarisant les méthodes scientifiques et les biais que nous subissons, et en promouvant l’éducation à un certain esprit critique.

L’objectif de cette article était de présenter des résultats expérimentaux concernant certains biais cognitifs, et de se demander notamment si les individus familiers à la zététique subissaient moins certains de ces biais. L’existence des quatre biais présentés dans cet article a été confirmée par notre questionnaire. Bien que suspecté, nous n’avons pas validé de lien entre la familiarité à la zététique et la tendance des individus à essayer de confirmer plutôt que d’infirmer leurs hypothèses. Nous avons par contre clairement montré que moins d’individus familiers à la zététique que d’individus non familiers à la zététique oublient de considérer la fréquence de base d’un échantillon. Cet effet favorable de la familiarité à la zététique n’a pas semblé être lié à un plus haut niveau d’étude parmi les individus familiers. Nous n’avons d’ailleurs pas montré d’effet du niveau d’étude sur l’oubli de la fréquence de base, avec seulement 21% des individus de notre groupe 3, correspondant aux participants de niveau Bac+5 minimum, ayant estimé très peu probable ou peu probable d’être infecté. Ce constat préoccupant suggère la nécessité de davantage de formation méthodologique et critique au sein des cursus universitaires, pour que jamais les individus impliqués dans de la recherche scientifique n’oublient de considérer la fréquence de base. Si nous n’avons pas directement pu tester « l’esprit critique » de nos participants, nous avons pu montrer que ceux estimant avoir un bon esprit critique semblent moins souvent oublier la fréquence de base concernant l’infection au VIH.

Les résultats présentés dans ce billet suggèrent donc un possible effet favorable de la familiarité à la zététique sur l’évitement de certains biais cognitifs. Ils ne permettent cependant pas de conclure que la familiarité à la zététique augmenterait l’esprit critique des individus, ni qu’ils seraient moins sujets aux biais cognitifs. Il est possible, plus simplement, que la sensibilisation à certains biais cognitifs, qu’entreprennent certains zététiciens ou vulgarisateurs scientifiques, permette aux individus qui y sont sujets de de se méfier lorsqu’ils rencontrent une situation similaire. Il ne s’agit alors non pas d’être moins sujets aux biais cognitifs, mais par apprentissage de prendre l’habitude d’être toujours attentifs à nos raisonnements pour y repérer les biais que nous sommes entrain de subir et essayer de les contrer.

En effet suite à leur passation du questionnaire certains participants ont manifesté ce qu’ils pensaient être un biais méthodologique : des exercices présentés étaient soit connus soit très proches de ceux connus, et des participants pouvaient répondre simplement parce qu’ils se rappelaient des réponses. Mais c’était en fait intentionnel : car nous avons montré que malgré cela les participants subissaient les biais cognitifs que nous avons testé. Par exemple, malgré la proximité du test de la baleine avec un test déjà popularisé pour évaluer l’effet d’ancrage, nous avons bel et bien montré l’existence d’un effet de taille moyenne de la version du questionnaire, c’est-à-dire du fait d’avoir demandé précédemment aux participants s’ils pensaient que la baleine bleue pesait plus de 200 tonnes tandis que l’on demandait à d’autres participants s’ils pensaient que la baleine bleue pesait plus de 80 tonnes. Nous vous avons pour l’instant présenté les résultats à cette question sans différencier les individus non familiers à la zététique des individus familiers à la zététique, c’est-à-dire en ne testant pas l’effet d’interaction de la variable familiarité à la zététique et de la variable valeur ancrée selon la version du questionnaire. Pensez-vous que les individus familiers à la zététique ont été moins biaisés par l’effet d’ancrage que ne l’ont été les individus non familiers à la zététique ? Indiquez-nous vos pronostics en commentaires.

Mais parfois un peu plus prudent ?..

Pour citer cet article

Marty, M., et Sénant, Q. (2021, 1 avril). Les zététiciens sont-ils biaisés ? Épistémax. https://epistemax.com/esprit-critique/les-zeteticiens-sont-ils-biaises/

Cessons « l’appel à
Dunning-Kruger »

Les références à l’effet Dunning-Kruger ne cessent de nous délecter d’une délicieuse ironie de situation, récemment à nouveau marquée par la vidéo de Konbini à son propos, qui reprend les concepts dont l’origine me reste mystérieuse de « montagne de la stupidité » et de « vallée de l’humilité », le tout présenté par un journaliste qui serait spécialisé dans les fake news, mais qui aurait pu prendre le temps de se renseigner pour ne pas lui-même tomber dans ce qu’il voulait, à juste titre, dénoncer chez les anti-masques.
L’objet de ce billet n’étant pas en soit de vulgariser l’effet Dunning-Kruger, je vous propose pour cela l’infographie sourcée de Florence Dellerie alias Questions animalistes.

L’effet Dunning-Kruger est facilement brandi pour se moquer des personnes qui diraient des bêtises en maitrisant beaucoup moins bien un sujet qu’elles ne le pensent, en supposant donc soi-même mieux maitriser le sujet qu’elles. Mais cela prend généralement la forme d’une vision populaire surestimant elle-même sa compréhension de l’effet de Dunning-Kruger, en se basant sur une représentation graphique dont nous ne connaissons pas l’origine et qui laisse penser que les débutants se croiraient meilleurs que les experts :

Or à aucun moment les graphiques Dunning-Kruger n’indiquent qu’en moyenne les amateurs plus ou moins avancés ne se penseraient meilleurs que les experts. Les moins bons surestimeraient simplement davantage que les meilleurs le niveau de certaines de leurs capacités. Cette différence entre le classement réel des participants (en gris) et le classement qu’ils attendent d’eux-mêmes (en noir) diminue à mesure que leur performance augmente, tel que les meilleurs en viennent même à légèrement se sous-estimer :

Un point important concernant cette « surestimation des compétences » : dans Kruger et Dunning (1999), ce n’est pas leurs performances en elles-mêmes que des individus surestiment, mais le niveau de leurs performances par rapport à celles des autres, ce qui peut faire penser à l’effet « better-than-average » (supériorité illusoire).

La complexité et les extrapolations abusives de l’effet Dunning-Kruger, et de ses interprétations, ne s’arrêtent pas là, comme vous pourrez le découvrir dans la vulgarisation critique de Sceptom, qui pointait déjà l’objet de ce billet il y a plus de 6 ans, dans le fil Twitter de BunkerD, ou encore dans ce récent article scientifique envisageant l’effet Dunning-Kruger comme un artefact statistique.

Même si tout cela n’empêche pas l’existence, par ailleurs, de divers phénomènes pouvant mener à de la surconfiance, je propose donc que nous pensions tous à considérablement réduire notre « appel à Dunning-Kruger ».

Pour finir je souhaite faire un petit point méthodologie en vous mettant en garde concernant lorsque vous regardez et interprétez un graphique : les angles, les amplitudes, et les espaces entre les courbes que vous pouvez observer sont totalement dépendants des choix de graduations, et des mêmes données peuvent ainsi être représentées visuellement de manières qui nous donnent envie de les interpréter différemment. Les intéressés pourront regarder cette vidéo de Nicolas Gauvrit ou lire cet article des Décodeurs. Alors ne vous y méprenez pas, un simple graphique ne sera jamais suffisant à vous indiquer si une différence est significative ni la taille de l’effet qu’il représente. Ici, comme sur le trompeur graphique populaire, je n’ai pas pris la peine de mettre de graduation, et j’aurais tout à fait pu vous faire une courbe plus plate ou au contraire plus verticale que celle-ci :

Le véritable effet Dunning-Kruger.
Surestimation des performances estimées comparativement à celles des autres participants, en fonction des performances réelles réalisées.

La pensée sceptique scientifique

« Le scepticisme valorise la méthode au-dessus de toute conclusion particulière. »

Steven Novella.

Si on ne peut nier l’intérêt que des sceptiques scientifiques portent envers les scepticismes en philosophie, tant en France (Durand, 2015, 2016; Richard, 2015) qu’à l’international (Blumenfeld, 1998; Carroll, 2015), il convient d’éclairer les pensées des sceptiques scientifiques avant de pouvoir les comparer à celles des philosophes. Quatre exemples vont ici servir à commencer d’explorer le sujet : deux anglophones (The Skeptics Society et The New England Skeptical Society) et deux francophones (Les Sceptiques du Québec et Bunker D).

The Skeptics Society
 

The Skeptics Society est une association sceptique scientifique aujourd’hui à portée internationale et éditrice de la revue Skeptic. L’association a été fondée en 1992 par Michael Shermer. De son ouvrage Why People Believe Weird Things: Pseudoscience, Superstition, and Other Confusions of Our Time, paru en 1997 puis révisé en 2002, est tiré le Skeptical Manifesto de l’association.

Ce Manifeste Sceptique s’attèle notamment à définir sa pensée comme une combinaison d’un scepticisme et d’un rationalisme, puis à traiter du lien entre le scepticisme rationnel et les sciences.

En combinant sa conception du sceptique qui est défini comme « One who doubts the validity of what claims to be knowledge in some particular department of inquiry. », et de ce qui est rationnel en tant que « A statement of some fact employed as an argument to justify or condemn some act, prove or disprove some assertion, idea, or belief. », le manifeste de la Skeptics Society propose de définir le tenant du scepticisme scientifique comme un sceptique rationnel : « One who questions the validity of particular claims of knowledge by employing or calling for statements of fact to prove or disprove claims, as a tool for understanding causality. »

Le sceptique scientifique serait celui qui, sans douter de la possibilité de connaitre en elle-même, questionne la validité de certaines affirmations, en demandant des faits pour prouver qu’il s’agit de connaissances, ou en présentant soi-même des faits pour remettre en cause les affirmations. Le sceptique demande qu’on lui montre, qu’on lui prouve. Même avant de se pencher sur les explications d’un phénomène, il convient de s’assurer de son existence. Le sceptique doit aussi être capable de douter de lui-même, sans compter uniquement sur la critique organisée du groupe. Il ne cesse jamais de rechercher la connaissance. Si le terme rationalisme est mis en avant, on note néanmoins davantage d’insistance sur l’importance de l’observation et l’expérience.
 

Objectifs de la Skeptics Society

La Skeptics Society est une organisation scientifique et éducative à but non lucratif dont la mission est :

  • D’engager les meilleurs experts dans l’investigation du paranormal, de la science marginale, de la pseudo-science et des revendications extraordinaires de toutes sortes.
  • De promouvoir la pensée critique et de servir d’outil éducatif pour ceux qui cherchent un point de vue scientifique solide, en espérant contribuer à la curiosité de tous les individus tout au long de leur vie.
  • De collaborer avec des experts de premier plan dans leur domaine – scientifiques, universitaires, journalistes d’investigation, historiens, professeurs et enseignants.
The New England Skeptical Society
 

Steven Novella préside la New England Skeptical Society qu’il a fondée en 1996. Dans Skeptic – The Name Thing Again, il propose une définition du scepticisme scientifique (expression qu’il fait remonter à Carl Sagan comme construite pour le distinguer du scepticisme philosophique) qu’on peut retrouver acceptée et reprise notamment par le Skeptics in the Pub de Oxford :

« A skeptic is one who prefers beliefs and conclusions that are reliable and valid to ones that are comforting or convenient, and therefore rigorously and openly applies the methods of science and reason to all empirical claims, especially their own. A skeptic provisionally proportions acceptance of any claim to valid logic and a fair and thorough assessment of available evidence, and studies the pitfalls of human reason and the mechanisms of deception so as to avoid being deceived by others or themselves. Skepticism values method over any particular conclusion. » (Novella, 2008)

Ici le sceptique est présenté comme celui se refusant aux croyances simplement les plus confortables, en y préférant celles validées par des méthodes scientifiques. Les croyances du sceptique sont provisoires et construites selon un examen approfondi des preuves disponibles. Pour le sceptique, la méthode est plus importante que la conclusion, et son scepticisme doit s’appliquer en premier lieu à ses propres croyances. C’est pourquoi il étudie certes les mécanismes avec lesquels autrui peut le tromper, mais aussi les pièges de sa propre raison humaine. Ce scepticisme se porte sur les affirmations empiriques.  
Novella souhaite le développement du scepticisme scientifique en tant que discipline, comprenant à la fois une connaissance des sciences, de leurs méthodologies, épistémologies (en les distinguant des pseudo-sciences), de la logique (pour se prémunir des sophismes), et de la psychologie humaine, avec les limites de ses perceptions et de ses heuristiques de pensée. Bien que sa définition du scepticisme se centre sur le rapport qu’a le sceptique à sa propre connaissance, un but militant et pédagogique est assumé.
 

Objectifs de la NESS

La New England Skeptical Society a été fondée le 1er janvier 1996 en tant qu’organisation à but non lucratif avec les objectifs suivants :

  • Éduquer le public sur les principes et la nécessité du scepticisme et de la pensée critique dans notre société.
  • Examiner les revendications paranormales et pseudoscientifiques en mettant l’accent sur les revendications locales en Nouvelle-Angleterre.
  • Promouvoir des normes d’éducation plus élevées, en particulier dans les domaines de la science et de la pensée critique.
  • Rassembler et diffuser des informations susceptibles d’intéresser les sceptiques.
  • Offrir aux sceptiques un forum pour publier leurs idées et contribuer au dialogue permanent sur les sujets sceptiques.
  • Faire pression en faveur d’une législation rationnelle.

The Proper Targets of Skepticism

Dans cet article, Steven Novella (2004) assume que les sceptiques ont pour objectif d’influencer l’opinion publique concernant le rôle essentiel de la science dans la société, la nécessité d’éduquer à l’esprit critique, et de protéger l’institution scientifique de l’intrusion politique, sociale ou religieuse.
En éduquant sur des croyances paranormales et pseudo-scientifiques, il s’agit aussi d’apporter des informations fiables sur lesquelles pourront se baser les législations et politiques publiques.

S’il faut de fait traiter des sujets importants pour la société contemporaine, les sceptiques traitent d’une large gamme de revendications paranormales et pseudo-scientifiques, qui aussi absurdes puissent-elles paraître, peuvent servir de support à l’enseignement de la logique et de la pensée critique. Quelles que soient nos croyances, nous tendons à tous tomber dans les mêmes biais, illusions, et erreurs argumentatives. De fait, « disséquer les arguments de n’importe quel système de croyance, même les plus stupides, est très utile pour découvrir les erreurs logiques et la nature de la croyance elle-même ». Les croyances bizarres, qui ont en plus l’avantage de susciter la curiosité, servent ainsi de support pédagogique nous préparant aux enjeux ayant plus d’importance sociale.

« Pour les sceptiques, le but est de devenir un meilleur sceptique ». Le sceptiques doit être capable d’expliquer pourquoi certaines croyances ne sont pas susceptibles d’être vraie, en repérer les erreurs logiques les plus subtiles mais aussi en sachant précisément pourquoi elles ne sont pas valables. Comment sinon le distinguer du négateur ou du fanatique ? Le sceptique doit connaitre les sujets paranormaux et pseudo-scientifiques pour pouvoir citer des faits bien référencés.

Le sceptique se concentre sur les sujets qui :

  • ont un impact sur la société ou la vie des individus (créationnisme, pseudo-médecines, etc.)
  • relèvent de croyances très répandues, et dont la déconstruction permet d’illustrer à quel point la mésinformation est courante et ignorée
  • permettent d’escroquer les individus, en profitant de leur désespoir et de leur manque de formation
  • ne sont pas déjà en train de mourir d’eux-mêmes, au risque de leur faire de la publicité
Les Sceptiques du Québec
 

Philippe Thiriart (1991), pour exposer Le scepticisme des Sceptiques du Québec, estime que le scepticisme peut être compris de quatre façons :

  • Un doute absolu qui risque le relativisme : ce scepticisme-là ne les caractérise pas.
  • Un refus de croire à des phénomènes en ne s’y intéressant pas : au contraire, le sceptique s’intéresse aux phénomènes, tel qu’il se veut généralement bien renseigné, quand bien même il en ressorte une critique quant aux affirmations que certains peuvent faire sur ces phénomènes.
  • La capacité de distinguer ses croyances (quelles qu’elles soient) de ses connaissances, en questionnant ses croyances plutôt que de chercher à tout prix à les répandre : cette définition semble mieux convenir.
  • Et pour finir, le sceptique scientifique serait celui qui examine objectivement les affirmations réputées paranormales indépendamment de ses propres croyances.

Les Sceptiques du Québec sont présentés tels « des chercheurs et des diffuseurs d’informations objectives. ».
 

Objectifs des Sceptiques du Québec

L’association Les Sceptiques du Québec a été fondée en 1987. Sur son site internet, une page est explicitement dédiée à décrire les Mission et rôle des Sceptiques du Québec.

On y retrouve des points régulièrement évoqués par les associations sceptiques : promouvoir la « pensée critique » et la « rigueur scientifique », et cela « dans le cadre de l’étude d’allégations de nature pseudoscientifique, religieuse, ésotérique ou paranormale ».

L’association se décrit néanmoins comme ne prenant pas position sur les phénomènes inexpliqués, mais comme souhaitant par une attitude de questionnement faire progresser la connaissance et distinguer ce qui relève de la croyance, de l’opinion ou de la connaissance. Son objet porte sur les éléments observables, ce qui exclurait les « conceptions métaphysiques ou religieuses ».        
L’association veut encourager la recherche sur les phénomènes inexpliqués, à la condition d’un sérieux méthodologique.

« De fait, le scepticisme des Sceptiques du Québec s’apparente au doute méthodique qui est un ingrédient essentiel au succès de la méthodologie utilisée en recherche scientifique. »

Bunker D
 

Je propose de finir cette présentation par la pensée exprimée par Bunker D (2015), dans son article « Je suis un sceptique. ».  À nouveau, le scepticisme du sceptique scientifique n’est pas un doute permanent reniant la possibilité de connaitre. Ce n’est pas non plus être fermé d’esprit, refuser de croire à priori à quoi que ce soit. Car le scepticisme scientifique n’est pas une position mais un processus, « une méthodologie d’approche des affirmations et des faits quels qu’ils soient (en particulier les plus surprenants) ».

Si le scepticisme est aussi « un mouvement militant et humaniste », sa philosophie et méthodologie pourrait être résumée en deux principes :

  • La suspension du jugement, pour se prémunir du dogmatisme en examinant une affirmation sans a priori quant à sa véracité, quand bien même elle semble ne pas s’accorder avec les paradigmes scientifiques actuels. 
  • La recherche objective et raisonnée d’une conclusion fiable, à l’aide d’une méthode scientifique ou en enquêtant sur les origines d’une affirmation, en faisant attention aux paralogismes. Bunker D propose une traduction de la définition du scepticisme scientifique faite par Brian Dunning sur son blog Skeptoid : « Le scepticisme est le procédé d’application de la raison et de l’esprit critique pour établir la validité d’un propos. C’est le procédé consistant à dégager une conclusion étayée, et non à justifier une conclusion préconçue. ».

Bunker D semble donc ici proposer une version de la « suspension du jugement », concept provenant de la philosophie pyrrhonienne et déjà redéfini dans l’ethos de Merton, comme un des piliers du scepticisme scientifique auquel il adhère.
 

Objectifs de Bunker D

En septembre 2015, à la suite de son article « Je suis un sceptique. », Bunker D propose un second billet intitulé Le combat sceptique : Pourquoi lutter ?, dans lequel il souhaite expliciter les raisons de son combat.
« Pourquoi le scepticisme ? Pourquoi un tel engagement ? Pourquoi passer mes heures libres à tenter de prévenir, informer, révéler les sophismes, souligner les biais ? Pourquoi m’acharner à disserter de la validité de tel ou tel argumentaire ? » De manière générale, qu’est-ce qui motive ce qu’en tant que sceptique il perçoit comme un « engagement » ?

Bunker D rapporte se raconter à lui-même que c’est pour « l’importance du vrai », la promotion de la méthode scientifique, et bien sûr pas parce qu’il serait payé ou par plaisir de s’en prendre aux croyances d’autrui. On ne doutera pas que ce n’est pas par plaisir de l’opposition, connaissant par ailleurs le harcèlement intrusif qu’il a pu subir à cause de son travail en tant que sceptique. Mais son combat, il ne peut plus l’arrêter, « c’est une question de devoir ».

L’objectif donc ? Espérer participer à diminuer les conséquences lourdement néfastes que peuvent avoir les croyances infondées et les charlatanismes, sur la société et sur les individus. Son objectif, bien qu’étant sociétal, est moral. Il appuie l’importance de son engagement en donnant des exemples de morts causées par des prétentions pseudo-médicales évitables, puis de conséquences d’autres croyances et charlatanismes, y compris en coût humain, et alors que des sceptiques avaient essayé de prévenir la situation.

Le mouvement sceptique serait ainsi motivé par un objectif pédagogique, didactique, social, la volonté d’apprendre à se protéger et d’aider à protéger les autres. Si l’immensité du travail qu’il reste perpétuellement à faire peut s’avérer décourageante, celui-ci est aussi enrichissant.

C’est par ses propos que j’ai choisi de clore mon travail de recherche de Master 1.

« Surtout, quand j’envisage de jeter l’éponge, il y a les victimes directes ou non, passées, présentes et futures. Si ce n’est pas pour elles que j’ai commencé, c’est pour elles que, toujours, je continue. »

Bunker D.
 

En savoir plus

Bunker D. (2015, 7 septembre). “Je suis un sceptique.” Bunker D. https://www.bunkerd.fr/je-suis-un-sceptique/

Bunker D. (2015, 8 septembre). Le combat sceptique : Pourquoi lutter ? Bunker D. http://www.bunkerd.fr/scepticisme-pourquoi-lutter/

Les Sceptiques du Québec. Mission et rôle. https://www.sceptiques.qc.ca/association/mission

Novella, S. (2004, mai). The Proper Targets of Skepticism. The New England Skeptical Society. https://theness.com/index.php/the-proper-targets-of-skepticism/

Novella, S. (2008, 17 novembre). Skeptic – The Name Thing Again. Skepticblog. https://www.skepticblog.org/2008/11/17/skeptic-the-name-thing-again/

Shermer, M. (1997). A Skeptical Manifesto. Skeptic. https://www.skeptic.com/about_us/manifesto/

Thiriart, P. (1991). Le scepticisme des Sceptiques du Québec. Québec Sceptique, 16/17, 3‑4. https://www.sceptiques.qc.ca/ressources/revue/articles/qs16p3

À lire aussi

Marty, M. (2020). Zététique, scepticisme et compagnie. Épistémax. https://epistemax.com/scepticisme/zetetique/

Marty, M. (2020). Charge de la preuve et Pseudo-scepticisme. Épistémax. https://epistemax.com/scepticisme/pseudo-scepticisme/

Le Comité Para

C’est en étant officialisée en 1949 sous le nom de Comité belge pour l’investigation scientifique des phénomènes réputés paranormaux que naquit la première association de scepticisme scientifique, toujours active aujourd’hui et que nous connaissons sous l’appellation Comité Para.
Bien que certains mentionnent parfois comme première association ayant une pensée sceptique la Vereniging tegen de Kwakzalverij néerlandaise, qui lutte contre les charlatanismes pseudo-médicaux depuis 1881, c’est le Comité Para qui servit d’exemple pour la formation en 1976 du Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal (CSICOP), plus connu désormais sous le nom de Committee for Skeptical Inquiry (CSI).

Pour comprendre l’identité d’un mouvement et d’une philosophie il peut être important de revenir à ses origines et d’en retracer l’histoire. Pour cela un article (écrit en anglais) laissé derrière lui par le Professeur Jean Dommanget (1924–2014) (1993), ancien président de l’association, nous renseigne sur la création du Comité, et sur son histoire au-delà de l’époque que je vais traiter ici. Je remercie aussi Jeremy Royaux, actuel président du Comité Para, de m’avoir transmis « Les souvenirs d’un membre fondateur sur la création du Comité », chapitre écrit par le Professeur Paul M. G. Lévy (1910-2002) pour un ouvrage collectif du Comité Para (Dommanget et al., 1999). Ceux souhaitant en savoir plus sur l’histoire et la raison d’être du scepticisme scientifique pourront lire le travail déjà réalisé en anglais par Daniel Loxton (2013) pour The Skeptics Society, ainsi que l’ouvrage fondateur de Martin Gardner (1957), celui de Donovan Hilton Rawcliffe (1952), et avant eux celui de Daniel Webster Hering (1924).
 

Le commencement du scepticisme scientifique

Les premiers statuts du Comité Para furent publiés au Moniteur belge le 4 juin 1949 (date indiquée sur les statuts actuels de l’association datant de 2014), et la Banque-Carrefour des Entreprises (site gouvernemental belge) indique la date de création de l’association au 21 mai 1949. Mais il convient de remonter avant cette date pour comprendre l’histoire de ce que nous considérons comme la première association de scepticisme scientifique, et la motivation de son existence.

La situation semble pouvoir être résumée brièvement : la Grande Guerre, puis la Seconde Guerre Mondiale, laissèrent derrière elles de nombreux disparus, et avec eux, des proches, qui dans le désespoir de l’inefficacité des autorités à retrouver leurs êtres aimés, n’eurent pour seul recours apparent que de se tourner vers les vaines promesses des radiesthésistes et des médiums.

C’est donc en réaction à la montée des croyances profitant de la souffrance de la population que des universitaires de diverses disciplines voulurent agir. Le Professeur Bessemans, médecin et illusionniste, se mit dès l’entre-deux guerres à proposer des enseignements, des démonstrations et des expériences mettant à mal l’efficacité des radiesthésistes. À la suite de la Seconde Guerre Mondiale, en 1947, les intenses discussions engendrées par la confrontation des conférences présentées par le Docteur Hougardy puis par le Professeur Gueben à la Société de Médecine Légale de Belgique, poussèrent le Professeur Bessemans à proposer la mise en place d’expériences scientifiquement contrôlées. C’est dans ce cadre que fut créée la « scientific inspection commission » qui constitua « the original core group of the Belgian Committee of Skeptics » (Dommanget, 1993). Les expériences eurent des résultats négatifs qui ne furent pas acceptés par les tenants du paranormal.

À force de rencontres et de discussions, les membres de la commission (médecins, astronomes, physiciens, statisticiens, ingénieurs, illusionnistes, membres du système judiciaire, etc.) décidèrent le 15 janvier 1949 de s’étendre et de se donner un statut permanent en créant le Comité Belge pour l’Investigation Scientifique des Phénomènes Réputés Paranormaux (le Professeur Lévy insiste dans son chapitre sur les termes non anodins « Comité » et « Réputés »). Le Comité se conçut autour d’une philosophie se voulant non dogmatique avec pour slogan « Ne rien nier a priori, ne rien affirmer sans preuve. », et pour objectif principal de proposer des expériences scientifiques, notamment aux quelques honnêtes radiesthésistes croyant sincèrement en leurs capacités, et de les publier quels que soient leurs résultats. Si ce n’est pas aux sceptiques d’apporter les preuves contraires aux affirmations des croyants, mais à eux de les étayer, nier l’existence de phénomènes inexpliqués serait également une attitude facilement critiquable comme n’étant pas scientifique. De fait la création du Comité voulait aussi réagir à l’attitude jugée dogmatique de certains scientifiques se contentant de refuser systématiquement toute discussion sur un sujet paranormal.

Je vous invite à vous rendre sur la page consacrée à leur histoire sur le site du Comité.

En 2013, Roger Gonze (ancien président) et Olivier Mandler ont présenté le Comité Para et le scepticisme au Midi Santé de l’Observatoire de la Santé du Hainaut à Havré (Belgique). La conférence a été filmée est diffusée sur youtube en 8 parties.
 

Les objectifs du Comité

Les Statuts du Comité belge pour l’analyse critique des parasciences (2014) nous indiquent que l’association a pour but de dénoncer les affirmations contraires aux connaissances scientifiques (paranormales, religieuses ou autres), en promouvant la « pensée critique » et la « rigueur scientifique » dans un objectif pédagogique, « aider ainsi chacun à distinguer le vrai du faux ».

L’association se donne ainsi un « devoir de vigilance » face aux pseudo-médecines, aux utilisations de pseudo-sciences dans le cadre sociétal, et aux mésinformations dans les médias. 
Mais plus que dénoncer, le Comité Para se donne pour mission « l’étude objective et scientifique » de tout ce qui peut sembler relever de l’occultisme ou de la pseudo-science, et de transmettre le résultat des recherches au public.

Sur sa page internet Qui sommes-nous ?, le Comité Para se réclame explicitement du scepticisme scientifique, et indique rassembler tant des universitaires de diverses disciplines que des autodidactes en science.

Le Comité Para est membre de The European Council of Skeptical Organisations (ECSO). Cette organisation réunissant des mouvements sceptiques européens fut fondée en 1994 dans l’objectif de coordonner les actions consistant à enquêter de manière critique sur les affirmations pseudo-scientifiques concernant les phénomènes réputés paranormaux, mais aussi de faire connaitre au public les résultats de ces enquêtes. Le ECSO a notamment pour rôle d’organiser les congrès européens. Il aspire à promouvoir les plus hauts standards d’intégrité scientifique et de pratiques de recherche, d’éducation et de médecine, en s’opposant à celles dangereuses ou n’ayant pas fait preuve de leur efficacité, et en encourageant les expériences illustrant au public l’application de la pensée critique et scientifique aux affirmations paranormales et pseudo-scientifiques.

 
Le scepticisme organisé est ancré dans la sociologie et la méthodologie de l’institution scientifique. Mais ce que nous appelons le scepticisme scientifique est un mouvement populaire né dans la première moitié du 20ème siècle, à la fois pour contrer le développement de croyances au sein d’une population en deuil et facilement sujette aux impostures des professionnels du paranormal, et pour étudier scientifiquement l’éventuelle réalité de phénomènes réputés paranormaux. Au-delà de l’étude des parasciences, le scepticisme scientifique est porté par un objectif pédagogique en souhaitant répandre une démarche critique. Il peut s’agir de défendre les sciences, mais aussi les individus pouvant subir les conséquences parfois mortelles des prétentions pseudo-scientifiques.
 

En savoir plus

Comité Para. (s. d.). Qui sommes-nous ? Comité Para. https://comitepara.be/qui-sommes-nous/

Dommanget, J. et al. (1999). La Science face au défi du paranormal. Quorum.

Dommanget, J. (1993). The Comite PARA—A European Skeptics Committee. Journal of Scientific Exploration, 7(3), 317-321.

Statuts du Comité belge pour l’analyse critique des parasciences, (2004). https://archives.comitepara.be/missions/statuts.pdf

À propos du mouvement états-unien

World Skeptics Congress 2012: A Brief History of the Skeptical Movement (James Alcock)

Zététique, scepticisme et compagnie

« A wise man, therefore, proportions his belief to the evidence. »

David Hume.

Les mouvements de défense et de promotion d’une pensée scientifique et rationnelle relèvent d’une longue histoire ancrée socialement et politiquement, avec une volonté de représenter les sciences et de lutter contre tout ce qui pourrait injustement leur nuire ainsi qu’à la population.

Ces dernières années, de nouveaux médiateurs scientifiques ont remporté l’adhésion d’un large public en produisant des contenus web pour vulgariser des notions d’épistémologie, de méthodologie et d’esprit critique, sous l’étendard du « scepticisme scientifique », un mouvement international apparu au 20ème siècle en réponse au développement de croyances pseudo-scientifiques, et se faisant connaitre en France sous le nom « zététique ».

Cette zététique se structure autour d’organisations, qui mettent en avant et s’identifient au travers de deux concepts : le scepticisme (dit scientifique) et l’esprit (ou pensée) critique, tel qu’il semble qu’on puisse aujourd’hui approcher la zététique sous trois angles :

  • en tant que philosophie, ou position épistémologique,
  • en tant que didactique d’un certain esprit critique,
  • en tant que mouvement.

Dans sa thèse en didactique des sciences sous la direction d’Henri Broch, Richard Monvoisin (2007), qui enseigne aujourd’hui la « zététique » et l’« autodéfense intellectuelle » à l’Université Grenoble Alpes, dans des cours rendus publics en vidéos sur YouTube, écrit :

« Le terme zététique, au sens moderne, désigne la méthode, la démarche critique proprement dite, là où le scepticisme offre la posture épistémologique. D’une manière un peu simpliste, nous tendons à dire que le scepticisme est la posture philosophique dont la zététique est le bras outillé. » (Monvoisin, 2007, p. 22)
 

Le « scepticisme »

Si l’on parle parfois d’hygiène préventive du jugement ou encore d’autodéfense intellectuelle, c’est néanmoins sous le terme de « sceptiques » que s’identifient aujourd’hui la majeure partie des acteurs contemporains intéressés par le mouvement international du scepticisme scientifique. C’est donc la notion de scepticisme, loin d’être dépourvue d’histoire en philosophie, qui est principalement mise en avant. Il convient alors de se demander à quoi fait référence ce « scepticisme » dit « scientifique ».

On peut penser à la norme scientifique du scepticisme organisé, qui est décrite en sociologie par Robert King Merton en 1942, exprimant que les scientifiques ne sont prêts à accepter des résultats qu’après un examen critique approfondi de la communauté auquel chacun doit se soumettre, en tant qu’acteur à la fois participant à et recevant la critique.
Mais le scepticisme scientifique dont nous parlons ici, bien qu’il comporte de nombreux universitaires de diverses disciplines, y compris dans son histoire, est désormais un mouvement populaire auquel tous peuvent participer.

Le mot « sceptique » est aussi employé couramment, et nous pourrions penser que le scepticisme scientifique serait un scepticisme envers les sciences, tel qu’on peut le retrouver encore aujourd’hui par exemple chez les mouvements dits climato-sceptiques.
Mais c’est plutôt pour la promotion de la science, et en opposition à ces mouvements, que se placent les mouvements de scepticisme scientifique, qui préfèrent de fait, pour éviter les confusions, que le terme climato-scepticisme soit remplacé par celui de climato-négationnisme, ou de climato-dénialisme comme le fait François-Marie Bréon (2019) dans un article pour l’Afis.
Le scepticisme scientifique ne serait ainsi non pas un scepticisme niant l’existence de preuves (evidence en anglais, données probantes), mais plutôt un scepticisme à la légitimité difficilement contestable car il aurait lieu face à un manque de preuves quand celles-ci seraient jugées insuffisantes par la communauté scientifique.

Pour finir, le scepticisme est une position philosophique remontant à l’Antiquité, et ayant connu diverses interprétations et variations jusqu’à aujourd’hui, relevant notamment du pyrrhonisme (un scepticisme antique), ou alors du doute cartésien (parfois considéré comme un scepticisme dit méthodologique).
Même s’il existe de la diversité au sein des mouvements de scepticisme scientifique, celui-ci peut se réclamer en tant que posture épistémologique, portée sur une méthode scientifique et une démarche critique qui sont mises en place face aux connaissances et informations qui lui sont présentées. Mais nous y retrouvons aussi le concept antique de suspension du jugement, qui est par exemple le titre du live organisé le 1er avril 2020 par La Tronche en Biais, et réunissant avec eux le Chat sceptique, Mr. Sam, et Richard Monvoisin (qui rappelle sur le site de l’Observatoire Zététique l’origine pyrrhonienne du terme zététique).
 

La zététique contemporaine

Il serait difficile de produire un contenu exhaustif et correspondant à la vision de chacun du scepticisme (philosophie, communauté, militantisme, etc.), mais le podcast ci-dessous est facilement accessible (20 minutes) et pertinent pour soulever la question : « Qu’est-ce que la zététique ? La zététique a-t-elle un contenu spécifique ? ».

Le podcast est surtout tourné vers un état des lieux de ce qu’on peut le plus trouver sous le terme zététique aujourd’hui et ne mentionne pas la réutilisation du terme zetetic par Marcello Truzzi du mouvement skeptic états-unien avant qu’il ne soit réapproprié par Henri Broch en France. Pour l’histoire du mouvent sceptique et son lien avec les parasciences vous pouvez vous tourner vers mon article consacré au Comité Para. Pour en savoir plus sur le scepticisme en philosophie, vous pouvez écouter les épisodes #99 et #369 du podcast Scepticisme Scientifique.

À lire aussi :                         · La pensée sceptique scientifique.
· Charge de la preuve et Pseudo-scepticisme.

Le scepticisme scientifique ne doit pas être confondu avec une attitude suspicieuse niant des connaissances ou la possibilité même de connaitre. Pour la critique et le développement des connaissances, il convient de rechercher un idéal scientifique, donc épistémologique et méthodologique. Questionner les preuves n’implique pas de douter de celles qui nous offrent un niveau de certitude élevé : douter implique simplement que nous demandions les preuves des affirmations de chacun.

La zététique, terme francophone se rapportant au scepticisme scientifique, est avant tout non pas une philosophie et encore moins une discipline, ce n’est pas non plus l’étude scientifique du paranormal, mais un mouvement porté par des organismes et des communautés plus ou moins formelles. Les acteurs de ce mouvement organisent des actions et produisent généralement des contenus de vulgarisation, tandis que seulement quelques-uns font un travail innovant de recherche (Jean-Michel Abrassart, Serge Bret-Morel, Richard Monvoisin, etc.).
Si des organismes de zététique existent toujours pour proposer aux individus de venir tester leurs capacités extraordinaires en se confrontant à des protocoles scientifiques, on constate en pratique que cela, qui nécessite du temps, des moyens et des volontaires, se fait très peu.
 

Le bazar terminologique

Le paysage sceptique scientifique est varié et ne se concentre pas uniquement sur la notion de scepticisme, et les terminologies utilisées au sein du mouvement francophone sont discutées.

Certains, comme Bunker D (position développée en commentaire de l’article « Je suis un sceptique. ») préfèrent restreindre le terme « zététique » à ce qu’ils conçoivent comme son sens originel brochien d’étude scientifique du paranormal, puis de didactique d’« esprit critique », se servant du paranormal comme support pédagogique au développement d’un « art du doute » conçu comme un processus de scepticisme provisoire (Broch, 2019). Cela permettrait d’éviter au passage le développement d’un terme pouvant paraître davantage mystérieux et groupusculaire que celui de « scepticisme », et qui participe peut-être aux faibles liens qu’entretient le mouvement français avec la communauté internationale et ses activités.

D’autres, comme on peut le trouver sur les sites de l’Observatoire Zététique et du Cortecs, accepteront, sans chercher à faire de distinction, de parler d’« hygiène préventive du jugement » ou d’« autodéfense intellectuelle », termes associés respectivement à Jean Rostand et Noam Chomsky.

On se retrouve ainsi à constater des usages synonymes des termes de scepticisme et d’esprit critique, concepts ayant pourtant chacun leurs propres histoires en philosophie. Ces usages confondus et mal définis, où chacun semble avoir sa définition de ce qu’est la « zététique », quand bien même elle puisse se réclamer du scepticisme scientifique, amènent des sceptiques comme Bruno J. S. Lesieur (2019) à explicitement poser la question : Zététique ou Autodéfense intellectuelle ?.

Des désaccords peuvent se présenter sur les définitions mais aussi sur les objectifs du scepticisme, notamment son implication sur des thématiques sociétales. Le sceptique en tant que tel peut-il se prononcer politiquement et idéologiquement ? Sortir du cadre purement scientifique, avec par exemple l’éducation critique aux médias, relève-t-il toujours du scepticisme scientifique ou de la zététique ?
Steven Novella (2013), pour répondre à une crise identitaire du mouvement, propose notamment de distinguer :

  • Le scepticisme scientifique comme l’application d’une philosophie sceptique, de compétences de pensée critique, et de connaissances quant aux méthodes scientifiques, tout en restant neutre concernant les affirmations non empiriques sans impact sur les sciences.
  • La promotion d’une société laïque ou agnostique avec une approche critique des religions.
  • Le rationalisme comme une combinaison des deux en faisant la promotion d’une pensée critique sur tous les sujets et dans toutes les sphères de la société.


Le scepticisme scientifique est un mouvement international dont les philosophies et objectifs peuvent varier y compris au sein d’une même communauté. Le sceptique demande, pour accepter des affirmations comme des connaissances, qu’elles soient soutenues par des preuves empiriques, dans une démarche qui se réclame de la pensée critique et de la méthode scientifique. Si le sceptique scientifique doit éviter tout dogmatisme et être prudent envers ses propres croyances, sa démarche de doute est un outil provisoire pour s’assurer de la véracité ou non des croyances en examinant l’état des connaissances sans à priori, et sans nier la possibilité de connaitre ni rejeter des résultats obtenus via une démarche scientifique. Le sceptique ne rejette ainsi pas ce qui lui est étrange sans prendre le temps de l’investiguer. En mettant l’accent sur la méthode et en se réclamant d’un rationalisme, le sceptique scientifique peut élargir son cadre d’examen au-delà des sujets purement scientifiques.
 

En savoir plus

Abrassart, J.-M. (2019, 11 août). Qu’est-ce que la zététique ? La zététique a-t-elle un contenu spécifique ? https://www.youtube.com/watch?v=sKnN9_SUDBs

Bréon, F.-M. (2019, 23 février). Le climato-dénialisme n’est pas mort. Afis Science. https://www.afis.org/Le-climato-denialisme-n-est-pas-mort

Broch, H. (2019). La zététique ou l’art du doute. Tangente, 187. https://www.afis.org/La-zetetique-ou-l-art-du-doute

Bunker D. (2015, 7 septembre). “Je suis un sceptique.” Bunker D. https://www.bunkerd.fr/je-suis-un-sceptique/

La Tronche en Biais. (2020, 1 avril). La suspension du jugement (Conjuration Open Source #4). https://www.youtube.com/watch?v=r_0sFcRDkAE

Lesieur, B. J. S. (2019, 17 juillet). Zététique ou Autodéfense intellectuelle ? LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/zététique-ou-autodéfense-intellectuelle-bruno-j-s-lesieur/

Merton, R. K. (1942). Science and technology in a democratic order. Journal of legal and political sociology, 1(1), 115-126.
 Ré-édité dans :
Merton, R. K. (1973). The Normative Structure of Science. Dans The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations (p. 267‑278). University of Chicago Press.

Monvoisin, R. (2007). Pour une didactique de l’esprit critique : Zététique et utilisation des interstices pseudoscientifiques dans les médias [Thèse, Grenoble 1]. Dans Http://www.theses.fr. http://www.theses.fr/2007GRE10181

Monvoisin, R. (2009, 17 avril). Brève histoire du terme étrange de zététique. Observatoire zététique. http://zetetique.fr/breve-histoire-du-terme-etrange-de-zetetique/

Novella, S. (2013, 15 février). Scientific Skepticism, Rationalism, and Secularism. NeuroLogica Blog. https://theness.com/neurologicablog/index.php/scientific-skepticism-rationalism-and-secularism/

Charge de la preuve
et Pseudo-scepticisme

« In science, the burden of proof falls upon the claimant; and the more extraordinary a claim, the heavier is the burden of proof demanded. »

Marcello Truzzi.

« Qu’ont de sceptique les mouvements de scepticisme scientifique ? » est la question à laquelle mon travail universitaire souhaite apporter une réponse. Le scepticisme scientifique peut se présenter comme l’application d’une certaine philosophie scientifique et sceptique, non sans référence aux scepticismes en philosophie en reprenant les termes de doute et de suspension du jugement. Il s’agit d’un mouvement s’étant développé au 20ème siècle pour étudier les prétentions étranges et informer la population des impostures et des risques encourus. Le scepticisme scientifique s’ancre dans les mouvements de défense et promotion des sciences, avec un objectif pédagogique en souhaitant répandre une démarche critique. D’autres pages de ce site vous informeront davantage sur le sujet.

La question de la nature sceptique des sceptiques scientifiques est d’autant plus intéressante à traiter qu’elle est remise en cause au sein même du mouvement, sous la qualification de pseudo-scepticisme, une critique dont le principal représentant fut Marcello Truzzi (1935 – 2003), pourtant un des initiateurs du mouvement sceptique scientifique aux États-Unis.

Ce dernier rappelle que la charge de la preuve, c’est-à-dire l’obligation de devoir apporter la preuve qu’une proposition avancée est vraie ou fausse, revient à celui qui affirme, et qu’une affirmation extraordinaire demande des preuves extraordinaires (un adage connu au sein du scepticisme scientifique et popularisé par Carl Sagan).
Cela a pour conséquence que ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve, mais Truzzi déplore que certains interprètent cela comme si ça signifiait que l’on pouvait contredire sans preuve, alors qu’une contradiction constitue en soi une affirmation qui nécessite donc d’être prouvée. Il critique ainsi les pseudo-sceptiques comme n’étant pas dans une démarche zetetic, dans son sens antique associé au scepticisme, c’est-à-dire de recherche, mais dans une démarche de pure critique négative, « debunk », sans réellement chercher à explorer pour connaitre les sujets traités car en partant avec des à priori sur les phénomènes étranges, à priori non compensés par une suspension (provisoire) du jugement.
 

Le pseudo-scepticisme

La page Wikipédia dédiée au Pseudoskepticism le définit comme « a philosophical or scientific position that appears to be that of skepticism or scientific skepticism but in reality fails to be » : une position philosophique ou scientifique qui n’a que l’apparence d’un scepticisme. Si une histoire du terme en philosophie est proposée en le faisant remonter au 19ème siècle, c’est à son usage au 20ème siècle sous la plume de Marcello Truzzi, un des fondateurs de l’association sceptique Committee for Skeptical Inquiry qu’il fut rapidement amené à quitter, que l’on s’intéresse ici.

Truzzi reprochait aux sceptiques de ne pas adopter une position à priori agnostique vis-à-vis des phénomènes réputés paranormaux, et d’être dans une attitude de « debunk » rapport à des phénomènes avant d’avoir mené les investigations nécessaires à les connaitre, en acceptant de collaborer avec les chercheurs en parasciences. Sans être lui-même un tenant des phénomènes paranormaux, il reprochait aux sceptiques un double standard dans l’analyse des données selon les sujets et les a priori de chacun, leur valant la qualification de pseudo-sceptiques.
D’ailleurs, on semble pouvoir mettre en évidence des phénomènes de parapsychologie avec des méthodologies pas plus critiquables que celles employées dans certaines études par exemple de psychologie, mais on accorde pourtant davantage de valeur à ces dernières : cela ne signifie pas nécessairement que nous devrions accorder davantage de valeur aux parasciences, mais c’est à questionner dans le cadre de la « crise de la reproductibilité », qui remet en question beaucoup de connaissances scientifiques précédemment établies.

Truzzi reprendra le terme pyrrhonien « zetetic » dans le but de différencier les individus étant selon lui dans une démarche proprement sceptique de recherche, des pseudo-sceptiques adoptant à priori une attitude négative plutôt qu’agnostique, même si le terme avait auparavant déjà été repris par la Flat Earth Society. Cela mènera au 20ème siècle Henri Broch (2019) à vouloir clairement distinguer sa réappropriation du terme « zététique » de celles ayant été faites avant lui.
Le scepticisme de Truzzi se réfère au doute plutôt qu’au déni, à la non-croyance plutôt qu’à la croyance. Si Truzzi semble une origine des adages sceptiques « la charge de la preuve revient à celui qui affirme » et « (plus) une affirmation (est) extraordinaire (plus elle) requiert des preuves extraordinaires », ceux-ci ayant pour conséquence que « une affirmation sans preuve peut être rejetée sans preuve », il en rappelle un aspect important en y dédiant un article On Pseudo-Skepticism au sein de sa revue Zetetic Scholar :

« En science, la charge de la preuve revient à celui qui affirme ; et plus une affirmation est extraordinaire, plus la charge de la preuve exigée est lourde. Le vrai sceptique adopte une position agnostique, qui dit que l’affirmation n’est pas prouvée plutôt que réfutée. Il considère que celui qui affirme n’a pas supporté la charge de la preuve et que la science doit continuer à construire sa carte cognitive de la réalité sans intégrer l’affirmation extraordinaire comme un nouveau « fait ». Comme le vrai sceptique ne fait pas d’affirmation, il n’a pas la charge de prouver quoi que ce soit. Il continue simplement à utiliser les théories établies de la « science conventionnelle » comme d’habitude. Mais si un critique affirme qu’il y a des preuves de réfutation, qu’il a une hypothèse négative – disant, par exemple, qu’un résultat psi apparent était en fait dû à un artefact – il fait une affirmation et doit donc également supporter la charge de la preuve. » (Truzzi, 1987, pp. 3-4)
 

La charge de la preuve

On comprend ici que le pseudo-sceptique tend à confondre ce qui n’a pas été prouvé et ce qui aurait été prouvé erroné, ne respectant alors lui-même pas la charge de la preuve, une contre-affirmation demandant elle-même d’être étayée.
Si certains tentent de se réfugier derrière la croyance répandue selon laquelle on ne pourrait pas prouver une absence d’existence, il est difficile de savoir en quoi cela légitimerait un double standard épistémique, c’est-à-dire de faire deux poids deux mesures, en se permettant certaines affirmations sans les étayer.

Lorsque je vous dis que les licornes existent car vous ne m’avez pas prouvé le contraire, je me sers de l’ignorance sur un sujet pour inverser la charge de la preuve, c’est-à-dire me dédouaner d’apporter des arguments en vous demandant de le faire à ma place.
Mais si vous me répondez que les licornes n’existent pas, que c’est à moi de prouver leur existence, et donc de prouver le contraire de l’affirmation que vous venez de faire, vous vous dédouanez à votre tour d’argumenter votre affirmation, en faisant à nouveau un appel à l’ignorance.

Il ne faut pas inverser la charge de la preuve ni même tomber dans un biais de juste milieu dès qu’une situation est incertaine, car l’incertitude ne signifie pas que deux affirmations sont tout aussi probables l’une que l’autre, mais il convient pour le sceptique de se rappeler que l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, et d’accepter qu’un corpus de connaissances puisse être, à un instant t, trop incomplet pour qu’il soit possible de se prononcer.

Nous n’avons pas le devoir de considérer une hypothèse non étayée, ni de raison de le faire, en tout cas en priorité.
Quant à la charge de la preuve, il ne s’agit pas d’une loi physique ou logique qui serait intrinsèquement vraie, c’est plutôt un outil pragmatique : pourquoi prendrions-nous le temps de vérifier les croyances de chacun, alors qu’il est possible d’en inventer une infinité ?

Un adage sceptique connu est qu’une affirmation sans preuve, peut être rejetée sans preuve. Cela signifie que nous continuons notre vie sans porter d’intérêt à cette affirmation.
Mais ne commettons plus l’erreur du pseudo-scepticisme en considérant qu’une affirmation sans preuve pourrait être contredite sans preuve. Car une contradiction constitue elle-même une affirmation, qui, sans preuve, peut-être rejetée sans preuve. Et un travail critique sur un sujet empirique demande d’être sourcé. Nous pouvons donc compléter l’adage, en déclarant que ce qui est affirmé sans preuve, peut être rejeté sans preuve, mais pas contredit sans preuve.

Pour cela définissons d’une manière simple et claire la charge de la preuve : pour toute affirmation quelle qu’elle soit, positive ou négative, celui qui fait cette affirmation précise a la responsabilité d’étayer cette affirmation précise, il en porte la charge de la preuve.

Charge et niveau de preuve

Pyramide de la charge de la preuve.

La charge de la preuve que l’on fait peser sur celui qui fait une affirmation dépend de ses prétentions, et du niveau de certitude que l’on souhaite atteindre selon les enjeux et conséquences possibles de considérer ou non une telle affirmation.

Par exemple dans un cadre judiciaire des preuves claires et convaincantes sont demandées pour retirer la garde d’un enfant, sans pour autant nécessiter d’aller au delà de tout doute raisonnable, la sécurité de l’enfant étant l’enjeu à privilégier. Tandis que dans votre vie ordinaire, si votre collègue vous informe qu’il vient d’accueillir un nouveau chien, son affirmation est suffisamment commune et anodine pour que l’acceptiez probablement sur parole sans lui demander plus qu’une photo. Si votre collègue déclare qu’il vient d’adopter une licorne, vous lui demanderez davantage de preuves, non pas en faisant deux poids deux mesures par rapport au chien, mais car contrairement au chien vous ne possédez pas déjà un ensemble de preuves bien étayées relativement à l’existence des licornes, et il vous en manque donc davantage pour arriver à un niveau égal de preuve : c’est pourquoi les sceptiques déclarent que les affirmations extraordinaires demandent des preuves plus qu’ordinaires.

À mesure que le niveau de preuve demandé augmente, les preuves disponibles diminuent, il est de plus en plus difficile d’en produire ou d’en fournir.
 

Le scepticisme des sceptiques scientifiques

La critique du pseudo-scepticisme mena aussi à la création de The Association for Skeptical Investigation et de son site internet Skeptical about Skeptics. Sur sa page Pseudoskeptics Revealed, le pseudo-scepticisme est conçu comme pensant déjà connaitre la vérité et rejetant toutes les preuves ne le confortant pas en les qualifiant comme sans pertinence, rejetant alors à priori notamment les phénomènes « psi » (comme la télépathie et la précognition), tandis que le scepticisme se caractériserait par une attitude d’ouverture d’esprit (sans explication du sens donné ici à cette expression), une pensée critique et une attention portée aux preuves. Sur la page Why Are We Skeptical About Skeptics?, Craig Weiler se veut dénoncer une communauté sceptique qui œuvrerait pour que seuls les éléments d’un débat allant dans son sens soient présentés au public, en rejetant dogmatiquement les nouvelles idées.

Le pseudo-sceptique
🙁
Le sceptique
🙂
Nie quand il ne peut que douter.Doute tant qu’aucune affirmation n’a été prouvée.
Fait deux poids deux mesures dans ses critiques selon ses opinions.N’a qu’un standard méthodologique, peu importe l’affirmation.
S’attaque à un sujet plutôt que de l’investiguer.S’intéresse aux preuves quelles que soient leurs implications.
Forme son jugement sans faire de recherche approfondie.Suspend son jugement le temps de faire des recherches suffisantes.
Affirme sans fournir de preuve.Reconnait la présence insuffisante de preuves.
Considère que la critique ne porte jamais la charge de la preuve.Adopte une position agnostique ne portant pas la charge de la preuve.
Qualifie ses opposants de charlatans, pseudo-scientifiques, …Traite des arguments plutôt que des personnes.
Suppose des biais et fait des critiques non fondées.Avance des arguments précis et concrets.
Fonde ses contre-affirmations sur la plausibilité.Accepte que l’absence de preuve ne prouve rien en soi.
Suggère qu’une preuve non convaincante est un motif de rejet.Poursuit l’examen des preuves même si des défauts sont constatés.
Considère ses opposants même chercheurs comme ignorants.A conscience de sa propre ignorance et de son manque de formation.
Parle au nom de la science en rapportant l’avis communautaire.Rapporte précisément les données réelles et les propos d’experts.
Tend à rejeter des preuves.Écoute toutes les preuves.
S’illusionne dans la confirmation de croyances faussement scientifiques. Encourage l’avancée des connaissances.
Pense connaitre la bonne réponse sans investiguer un sujet.S’intéresse aux explications alternatives et affirmations étranges.
Considère comme trompeur ce qui ne soutient pas une position pré-établie.Se concentre sur une recherche impartiale de la vérité.
Pseudo-scepticisme VS Scepticisme

Le scepticisme scientifique est un mouvement international dont les philosophies et objectifs peuvent varier y compris au sein d’une même communauté. Le sceptique demande, pour accepter des affirmations comme des connaissances, qu’elles soient soutenues par des preuves empiriques, dans une démarche qui se réclame de la pensée critique et de la méthode scientifique. Si le sceptique scientifique doit éviter tout dogmatisme et être prudent envers ses propres croyances, sa démarche de doute est un outil provisoire pour s’assurer de la véracité ou non des croyances en examinant l’état des connaissances sans à priori, et sans nier la possibilité de connaitre ni rejeter des résultats obtenus via une démarche scientifique. Le sceptique ne rejette ainsi pas ce qui lui est étrange sans prendre le temps de l’investiguer. En mettant l’accent sur la méthode et en se réclamant d’un rationalisme, le sceptique scientifique peut élargir son cadre d’examen au-delà des sujets purement scientifiques.

La dernière fois que vous avez affirmé à quelqu’un qu’il n’existait pas de preuve d’efficacité d’une certaine prise en charge se réclamant thérapeutique, sans même aller jusqu’à affirmer l’absence d’efficacité, vous êtes-vous demandé comment vous saviez ce que vous saviez ?
Si vous aviez au préalable pris le temps d’explorer la littérature scientifique sur le sujet, tout en réalisant la difficulté de correctement interpréter vos lectures sans formation professionnelle dans le domaine, alors je vous félicite.

Rappelons-nous le premier slogan sceptique, par le Comité Para : « Ne rien nier a priori, ne rien affirmer sans preuve. »
 

En savoir plus

Broch, H. (2019). La zététique ou l’art du doute. Tangente, 187. https://www.afis.org/La-zetetique-ou-l-art-du-doute

Pseudoskepticism. (2020). Dans Wikipedia. https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Pseudoskepticism

The Association for Skeptical Investigation. (s. d.). Pseudoskeptics Revealed. Skeptical About Skeptics. https://www.skepticalaboutskeptics.org/

Truzzi, M. (1987). On Pseudo-Skepticism. Zetetic Scholar, 12/13, 3-4.

Weiler, C. (s. d.). Why Are We Skeptical About Skeptics? Skeptical About Skeptics. https://www.skepticalaboutskeptics.org/skeptical-investigations/why-are-we-skeptical-about-skeptics/

Une histoire de logique

(BD) Une histoire de logique

*Par traduction littérale de l’anglais Premise, prémisse est ici à comprendre au sens d’hypothèse du personnage ou de prologue de l’histoire. En terme logique, c’est sa conclusion et non sa prémisse que le personnage exprime au début.
**Dans l’essentialisme génétique (genetic fallacy), le terme génétique se réfère à la genèse, et pas spécifiquement aux gênes comme on pourrait le penser.

Une histoire de logique :
https://twitter.com/dialmformichele/status/1164272622798090242
https://www.instagram.com/p/B1cIqSkgLS6

A look at logical fallacies :
https://michelerosenthal.com/portfolio/logical-fallacies

Disponible en poster :
https://society6.com/product/une-histoire-de-logique_poster

Attention, ces robots ne semblent pas très pédagogiques !

Ressources bibliographiques sur les scepticismes


Faute d’avoir succombé aux nombreuses demandes pour que je partage mon mémoire, on m’a demandé des références bibliographiques. J’ai donc sélectionné certains éléments pour former cette page. Me dire si des contenus ou une organisation particulière sont souhaités.

Les scepticismes en philosophie

  • Sextus Empiricus. (2019). Contre les logiciens (R. Lefebvre, Trad.). Les Belles Lettres. (Édition originale, IIe siècle)
  • Sextus Empiricus. (1997). Esquisses pyrrhoniennes (P. Pellegrin, Trad.). Éditions du Seuil. (Édition originale, IIIe siècle)
  • Descartes, R. (1628). Règles pour la direction de l’esprit.
  • Descartes, R. (1647). Méditations métaphysiques.
  • Hume, D. (1748). Enquête sur l’entendement humain.
  • Brahami, F. (2001). Le travail du scepticisme : Montaigne, Bayle, Hume. Presses universitaires de France.

Les scepticismes scientifiques

Français

Anglais

  • Dommanget, J. (1993). The Comite PARA—A European Skeptics Committee. Journal of Scientific Exploration, 7(3), 317‑321.
  • Gardner, M. (1957). Fads and Fallacies in the Name of Science (2e éd., révisée et augmentée). Dover Publications.
  • Merton, R. K. (1973). The Normative Structure of Science. Dans The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations (p. 267‑278). University of Chicago Press.
    (note : à propos du scepticisme organisé de l’institution scientifique ≠ mouvement de scepticisme scientifique)
 – About pseudoskepticism
  • Truzzi, M. (1987). On Pseudo-Skepticism. Zetetic Scholar, 12/13, 3‑4.

Billets en projet

Philosophie :

  • Prouver que quelque chose n’existe pas
  • La prééminence épistémique de la démarche scientifique
  • Dépasser Occam : Essai pour un principe valide de parcimonie
  • Présentation des « trois tâches de l’épistémologie » de Reichenbach

 Philosophies sceptiques :

  • Le pyrrhonisme de Sextus Empiricus
  • Le scepticisme modernisé de Montaigne
  • Le doute méthodologique de René Descartes
  • Le scepticisme empirique de David Hume

Sociologie :

  • Le scepticisme organisé et l’ethos de l’institution scientifique

Histoire :

  • Médiations des sciences et des savoirs médicaux à l’époque moderne