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Les zététiciens sont-ils biaisés ?

Un biais cognitif est un raccourci de la pensée involontaire et généralement non conscient.

Ces raccourcis ont pu être utiles à la survie de notre espèce au cours de son évolution, et ils sont toujours indispensables à notre fonctionnent cognitif, social, et à notre rapport à l’environnement. Néanmoins ils ne sont pas toujours adaptés, et peuvent être source d’erreurs de raisonnement. Ils sont de natures variées, comme vous pourrez le constater sur le CODEX des biais cognitifs.

« Très souvent, les biais résultent de l’application d’heuristiques. Il s’agit de règles qui conduisent à des approximations souvent efficaces, mais faillibles. Elles permettent notamment de simplifier les problèmes (Yachanin et Tweney, 1982). Elles reposent en général sur un traitement partiel des informations disponibles mais leur emploi fréquent au quotidien tient à leur fonction de simplification des problèmes, de réduction de l’incertitude et au fait qu’elles permettent de proposer des réponses socialement acceptables (Drozda-Senkowska, 1997). »

Les sceptiques, dits aussi zététiciens en France, sont sensibilisés aux biais cognitifs et aux illusions, car leur existence permet d’expliquer des phénomènes réputés paranormaux, des comportements, et sont parfois utilisés (consciemment ou non) par les pseudo-sciences pour induire en erreur.
Les paréidolies sont à l’origine d’interprétations mystiques, comme l’apparition (la perception) de la Vierge Marie sur un mur (ou de Jésus Christ sur un toast), ou de certains phénomènes OVNI. La négligence de la taille de l’échantillon est l’une des erreurs commises par les opposants à la vaccination. L’effet de validation subjective (dit Barnum ou Forer) est souvent utilisé par les astrologues ou les médiums, leur donnant une illusion de clairvoyance.

En psychologie sociale, les heuristiques ne sont pas perçues comme des erreurs, car elles répondent, généralement efficacement, à des situations et des objectifs. Nous ne pouvons pas condamner une personne pour être victime d’un biais, c’est un phénomène naturel auquel nous sommes tous soumis. Tout au plus peut-on lui en expliquer le mécanisme. Le scepticisme nécessite aussi de s’efforcer à repérer nos propres biais de raisonnement avant de mettre en avant ceux des autres.

Le but du présent billet n’est pas d’approfondir théoriquement la vulgarisation des biais cognitifs.

Les zététiciens mis à l’épreuve

Il y a deux ans, à l’occasion d’une séance interne du Cercle Zététique du Languedoc-Roussillon consacrée aux biais et sophismes, on m’a proposé de commencer la séance en faisant une présentation sur ce que sont les biais cognitifs. M’est alors venue l’envie, d’à l’avance et l’air de rien, tester mes confrères sur différents biais cognitifs, à l’aide d’un questionnaire en ligne présenté comme me servant à récolter des données ayant valeur d’exemples pour un futur article sur les statistiques destiné à l’Association pour la Psychologie Scientifique à l’Université. Klod Quazzo des Sceptiques du Québec me fournissait un script php pour rediriger les participants aléatoirement et sans qu’ils le sachent vers l’une des deux versions de mon questionnaire.

Le questionnaire, fortement inspiré de celui expérimenté en 2017 par un professeur de SVT sur ses lycéens de 1re Scientifique, a par la suite été présenté à un public plus large, appartenant à d’autres associations zététiques, voire même non familier avec cette dernière. Après avoir procrastiné à présenter les résultats de cette modeste expérience, mon ami Quentin Sénant, amateur de bayésianisme actuellement en Master 2 de recherche en Neuropsychologie et Neurosciences, s’est finalement chargé du traitement des données statistiques.

À la fin du questionnaire, je demandais aux participants leur niveau d’étude, leur discipline ou domaine de travail, ainsi que leur familiarité à la zététique, s’ils s’y investissaient, et leur éventuelle appartenance à une association sceptique. L’analyse statistique n’a pas montré d’effet de la familiarité à la zététique sur le niveau d’étude des participants (ou réciproquement ; X² = 0,218 ; df = 2 ; p = 0,897 ; BF10 = 0,076).
Je demandais également aux participants d’évaluer de 1 à 6 la difficulté des questions posées (de très difficile à très facile) ainsi que leur niveau d’esprit critique (de très mauvais à très bon). Ils ont en moyenne estimé la difficulté à 3,75, et la familiarité à la zététique n’a pas semblée avoir d’influence sur la perception de cette difficulté (t = -0,3 ; df = 149 ; p = 0,765 ; BF10 = 0,2). Les participants ont en moyenne estimé leur niveau d’esprit critique à 4. Aucune corrélation significative n’a pu être retrouvée entre la perception de son propre esprit critique et la familiarité à la zététique (Kendall’s tau-b = 0,081 ; p = 0,269 ; BF10 = 0,308).

Avant élimination des outliers et anomalies, 151 participants ont répondu au questionnaire (70 dans la Version 1 du questionnaire, 81 dans la Version 2 du questionnaire). Pour l’évaluation de l’effet de la familiarité à la zététique sur les questions qui sont présentées ci-après, les analyses statistiques ont été réalisées en distinguant ainsi les participants : 43 participants se sont déclarés non familiers à la zététique, tandis que 108 se sont déclarés familiers ; parmi ces 108, 75 participants se sont juste déclarés familiers, tandis que 33 participants ont déclaré s’investir particulièrement et/ou faire partie d’une association (on nommera ce groupe « zététique+ »).

Aucune valeur-p présentée dans cet article n’a été ajustée (correction de Bonferroni, etc.).
Les lecteurs non familiers avec les statistiques peuvent s’ils le souhaitent lire ce document et écouter ma chronique sur la valeur-p. Je vous conseille également les vulgarisateurs Chat Sceptique (anciennement de la chaîne Les statistiques expliquées à mon chat) et Science4All.

Les résultats à quatre questions, quatre expériences évaluant des biais cognitifs, sont présentés ci-dessous. On présentera d’abord l’effet d’ancrage et le biais des coûts irrécupérables, à propos desquels nous avons pour l’instant seulement évalué l’effet de la version du questionnaire pour nous permettre de mettre en évidence la présence de ces biais. On présentera ensuite le biais de confirmation d’hypothèse et l’oubli de la fréquence de base, et l’effet, ou non, de la zététique sur les résultats de ces expériences. Les résultats du questionnaire concernant le biais d’autocomplaisance et le biais de disponibilité seront présentés ultérieurement.

L’effet d’ancrage

Selon vous, combien pèse vraiment une baleine bleue ? (nombre en tonnes)
C’est la seconde question qui a été posée aux participants, après leur avoir demandé soit si une baleine pesait plus de 200 tonnes, soit si une baleine pesait plus de 80 tonnes. Parmi les résultats obtenus, un outlier par version a été retiré de l’analyse statistique : un participant a répondu 20000 tonnes dans la Version 1 et un participant a répondu 95000 tonnes dans la Version 2 (on peut envisager que les participants aient par erreur écrit leurs réponses en kilogrammes).

L’effet de la version passée du questionnaire sur le poids estimé par le participant a été analysé via un test non paramétrique de Welch dans sa forme fréquentiste et un test U de Mann-Whitney dans sa forme bayésienne. Les résultats montrent un effet significatif (t = 3,810 ; df = 77,767 ; p < 0,001, d = 0,645) de taille moyenne de la version passée du questionnaire sur la moyenne du poids estimé de la baleine. L’hypothèse d’une réponse émise en Version 1 plus grande que celle en Version 2 du questionnaire semble en effet plus crédible que celle d’une absence de différence entre les deux versions du questionnaire (BF+0 = 1,8999). Le graphe associé est le suivant qui représente le poids moyen (en tonnes) estimé de la baleine bleue selon la version passée du questionnaire :

En Version 1 les participants émettent en moyenne une réponse de 154,507 tonnes (écart-type de 178,275, maximum de 800 et minimum de 1 tonne) contre une moyenne de 69,862 tonnes (écart-type de 51,429, maximum de 200 et minimum de 2 tonnes) en Version 2.

Cette inclination à utiliser la première information reçue comme valeur de référence, et de fait à ce que notre jugement final tende davantage vers celle-ci, est appelée l’effet d’ancrage.

Le coût irrécupérable

Vous êtes le PDG d’une société de biotechnologies. Vous travaillez sur un projet d’une nouvelle méthode de transgenèse. Il est quasiment fini, à 90%, et le développement a coûté 90 millions d’euros. Mais un concurrent sort à ce moment même une nouvelle méthode de transgenèse moins coûteuse et plus efficace. Financez-vous la fin du projet pour 10 millions d’euros ?

Imaginez maintenant qu’il ne s’agit non pas de finir un projet déjà commencé, mais que vous souhaitez lancer un investissement dans une nouvelle méthode de transgenèse. Cet investissement serait de 10 millions d’euros. Mais un concurrent sort à ce moment même une nouvelle méthode de transgenèse moins coûteuse et plus efficace. Financez-vous ce projet pour 10 millions d’euros ?

La Version 1 du questionnaire présentait la première situation, la Version 2 présentait la seconde situation aux participants.

Les participants ont eu plus tendance à financer le projet lorsque 90 millions d’euros avaient déjà été dépensés dans celui-ci (X² = 5,702 ; df = 1 ; p = 0,017 ; v de Cramer = 19,4% ; BF10 = 3,776), quand bien même dans les deux situations un concurrent avait déjà sorti une méthode moins coûteuse et plus efficace. Ainsi il semble que la version passée du questionnaire explique 19,4% de la réponse émise par les sujets, et que cet effet de la version du questionnaire est 3,776 fois plus vraisemblable que l’absence d’effet.

Cette poursuite d’engagement dans des projets dans lesquels nous avons déjà investis mais qui ne sont plus dans notre intérêt, irrationnelle car les investissements passés sont perdus quoi qu’il arrive, est appelée le biais des couts irrécupérables.

La confirmation d’hypothèse

Un jeu de cartes possède des cartes avec des dos rouges et des dos bleus. On vous fait l’affirmation suivante : « Toutes les Dames ont un dos bleu ». Vous avez devant vous quatre cartes pour vérifier cette affirmation, mais ne pouvez en retourner que deux, lesquelles ?

  • Le 10 de Pique
  • La Dame de Cœur
  • Une carte à dos bleu
  • Une carte à dos rouge

Cette expérience a été popularisée par le sceptique Christophe Michel sur sa chaîne YouTube Hygiène Mentale.
Retourner le 10 de Pique ne peut nous fournir aucune information utile.
Si on retourne la Dame de Cœur, on a soit confirmation qu’elle a un dos bleu, mais cela ne nous permet pas de généraliser à l’ensemble des Dames, soit un contre-exemple, si elle a un dos rouge, suffisant à conclure que toutes les Dames n’ont pas un dos bleu.
Retourner une carte à dos bleu nous apprend au mieux, si on tombe sur une Dame, qu’au moins une Dame à un dos bleu, mais cela ne nous permet toujours pas de nous positionner concernant l’affirmation « Toutes les Dames ont un dos bleu ».
Par contre, si on retourne une carte à dos rouge, soit on ne tombera à nouveau pas sur une Dame et cela ne nous apprendra rien, soit on tombera sur une Dame, et cette seule carte nous permettra donc de conclure que l’affirmation selon laquelle « Toutes les Dames ont un dos bleu » est fausse.

Il est donc pertinent de retourner la Dame de Cœur, car cela peut nous permettre de confirmer partiellement ou d’infirmer totalement l’hypothèse que l’on met à l’épreuve. La question qui se pose ensuite est si l’on doit retourner la carte à dos bleu ou la carte à dos rouge. Or si l’on a tendance à vouloir confirmer nos hypothèses, et donc à retourner la carte bleu, cela ne nous permet pas de vérifier la véracité ou non de l’affirmation qui nous intéresse. Pour se faire, on a besoin de retourner la carte à dos rouge.

Quand on nous demande de vérifier une affirmation, nous avons tendance à agir pour la confirmer quand bien même on ne peut puisse pas dans l’absolu à cause du problème de l’induction. Dans cette expérience, il est considéré comme un raisonnement plus juste de retourner la carte à dos rouge car elle nous permet de mettre à l’épreuve la véracité de l’affirmation, c’est la seule carte qui peut nous permettre une conclusion.

Néanmoins, on peut estimer que le raisonnement motivé ainsi mis en place est justifié par la formulation même de la question : si le mot vérifier est d’après le dictionnaire synonyme de mettre à l’épreuve (« Soumettre quelque chose à un examen, à une confrontation avec des faits, des preuves pour en contrôler l’exactitude » ; « Examiner, s’assurer que » – Larousse), je le pensais moi-même plutôt synonyme de confirmer (« Être la preuve de quelque chose » ; « satisfaire à une condition » – Larousse), et il convient de se méfier des simples méprises sémantiques. En effet, si on me demande de confirmer X, je ne réponds pas à la demande en cherchant à l’infirmer, et il fait ainsi sens de ne pas considérer ce choix, c’est-à-dire de retourner la carte à dos rouge, comme le bon pour répondre à la consigne. Il serait donc peut-être intéressant de réaliser cette expérience en comparant quatre groupes : un à qui on demande de « confirmer » l’affirmation, un à qui on demande de « vérifier » l’affirmation/hypothèse (j’envisage que cette distinction aussi influence l’interprétation de la question), un à qui on demande de « mettre à l’épreuve » l’affirmation, et un à qui on demande d’« infirmer » l’affirmation. Mais restons-en ici à considérer le raisonnement motivé qui amène à choisir la carte à dos bleu plutôt que la carte à dos rouge uniquement comme un biais cognitif, et examinons les résultats de l’expérience.

Raisonnement motivé et biais de confirmation d'hypothèse. Résultats au test des cartes.

Un participant ayant choisi d’enfreindre la consigne en retournant trois cartes, il a été exclu de l’analyse statistique. Les réponses des 18 participants ayant choisi de ne retourner qu’une seule carte ont été prises en compte.

Seulement 10 participants sur 147 ont fait l’erreur de retourner le dix de Pique.
126 participants ont pensé à juste titre à retourner la Dame de Cœur, soit la grande majorité quelle que soit leur familiarité à la zététique.
Étonnamment, la majorité des participants à cette expérience n’ont pas retourné la carte à dos bleu, y compris dans le groupe se déclarant non familier à la zététique. L’analyse statistique ne nous permet pas de conclure à un effet de la familiarité à la zététique sur le pourcentage d’individus retournant la carte à dos bleu (X² = 1,275 ; df = 2 ; p = 0,529 ; BF10 = 0,113).
Un peu plus de la moitié des participants ont pensé à retourner la carte rouge. Mais là encore, les résultats statistiques ne nous permettent pas d’affirmer un effet de la familiarité à la zététique (X² = 4,827 ; df = 2 ; p = 0,089 ; BF10 = 0,647). Néanmoins, il est intéressant de noter qu’alors que dans le groupe simplement familier à la zététique deux fois plus de participants ont répondu oui (je retourne la carte à dos rouge) que non (je ne la retourne pas), seulement 17 participants sur 33 ont retourné la carte à dos rouge dans le groupe « Zététique+ » constitué des participants s’étant déclarés particulièrement investis dans la zététique et/ou faisant partie d’une association sceptique, alors qu’on aurait pu s’attendre de ces derniers d’être davantage sensibilisés à ce test, notamment en ayant vu la vidéo d’Hygiène Mentale.

Étant donné les réponses du groupe « Oui », c’est-à-dire familier à la zététique sans se déclarer particulièrement investi ou faisant partie d’une association, et les résultats statistiques concernant la carte à dos rouge, il n’est pas exclu qu’avec plus de participants et donc de puissance statistique un effet de la familiarité à la zététique puisse être observé avec certitude. Si c’était le cas, l’explication pourrait néanmoins se limiter à la connaissance de la vidéo ci-dessous, qui a déjà été visionnée plus de 600000 fois : que nous soyons sensibilisés à faire attention à certains raisonnements et situations précises n’implique pas forcément une amélioration plus étendue de nos capacités critiques, ni une moindre sensibilité à quelconque biais cognitif. Nos présents résultats ne nous permettent donc pas de conclure à un effet de la familiarité à la zététique sur les réponses à ce test et sur l’influence de nos biais de raisonnement motivé et de confirmation d’hypothèse.

La fréquence de base

Le VIH est un virus très dangereux. 153 000 personnes sur les 67 millions de Français sont contaminées. Suite à une rupture de votre préservatif lors de votre dernier rapport sexuel, avec une personne que vous ne connaissiez pas, vous êtes très inquiet. Vous décidez, au bout de 3 semaines, de réaliser un test rapide. Ces tests ont une sensibilité de 100% (ils détectent le virus à coup sûr), et une spécificité de 99% (dans 1% des cas, ils indiqueront comme positive une personne qui ne l’est pas). Malheureusement, votre test revient positif.

De 1 (très peu probable) à 6 (très probable), quelle est selon vous la probabilité que vous la probabilité que vous soyez infecté ?
Intuitivement, nombre d’entre vous avez surement pensé 6 : après tout, la spécificité est de 99%. Et si je vous disais que vous n’avez en fait que 18% de chance d’être infecté ?

Il ne faut pas oublier que la fréquence d’individus infectés au sein de la population générale est ‘seulement’ de 153.000 / 67.000.000. En effet, que seulement 1% des cas de personnes non-positives reviennent positifs, ne signifie pas que vous n’avez que 1% de chance de ne pas être infecté. Car 1% des personnes non infectées, cela représente 1 % de 67.000.000 – 153.000 = 66.847.000 personnes, et donc tout de même 668.470 personnes. Il y a de fait 153.000 + 668.470 = 821.470 français qui sont détectés comme positifs, parmi lesquels 153.000 sont vraiment positifs : or 153.000 individus ayant réellement le VIH parmi un total de 821.470 individus détectés positifs, cela en représente seulement 18,63%.

Pour établir des seuils, nous devons décider quels taux de faux négatifs et de faux positifs nous pouvons accepter, sachant que plus nous voulons éviter les faux négatifs, c’est-à-dire en l’occurrence les individus infectés qui ne seraient pas détectés, plus en contrepartie nous allons devoir accepter des faux positifs, c’est-à-dire des personnes détectées comme positives alors qu’elles ne le sont pas réellement. Dans le cas d’un virus dangereux comme celui responsable du SIDA, le choix a été fait d’accepter d’avoir beaucoup de faux positifs pour ne pas risquer d’avoir des individus chez qui on ne détecterait pas le virus.

L’oubli de la fréquence de base est je pense l’un des biais les plus difficiles à comprendre et dépasser. Pensez-vous que les zététiciens sont tombés dans le panneau ?

Effet de la familiarité à la zététique

Comme on s’y attendait, la majorité des participants familiers à la zététique ont bel et bien oublié la fréquence de base : 51 sur 108 ont estimé très probable d’être infecté. Au total c’est près de 53% de l’échantillon des répondants qui aura estimé une probabilité totale ou presque d’être infecté par le sida (réponse 6 : Très probable) contre seulement 22% de répondants ayant estimé une probabilité à 1 ou 2.

Pour autant, la familiarité à la zététique a bel et bien eu un effet sur la probabilité estimée d’être infecté (t = 5,728 ; df = 148,104 ; p < 0,001, d = 0,845). Cet effet peut être décrété comme fort en regard des seuils proposés par Cohen. Il semble statistiquement vraisemblable (BF+0 = 3,710) en comparant les médianes via test non paramétrique de Mann-Whitney, et très vraisemblable (BF+0 = 517,749) en comparant les moyennes via test-t paramétrique. On remarque d’ailleurs que l’ensemble des participants ayant estimé la probabilité à 1 ou 2 font partie du groupe familier à la zététique. Parmi les participants familiers à la zététique néanmoins, le groupe zététique+ constitué des participants déclarant s’investir particulièrement et/ou faire parti d’une association n’a pas répondu différemment du reste des participants familiers à la zététique (t = -0,323 ; df = 61,663 ; p = 0,748 ; BF10 = 0,242).

Pour une raison que nous n’expliquons pas, nous pouvons conclure que la familiarité à la zététique est bel et bien associée à une estimation plus faible de la probabilité d’être infecté, et donc à un moindre oubli de la fréquence de base. Il est par exemple possible que parmi le groupe de participants familiers à la zététique, proportionnellement davantage de participants aient vu la vidéo de Monsieur Phi sur la loi de Bayes, que parmi le groupe de participants non familiers à la zététique.

Effet du niveau d’étude

Il a été choisi de coder la variable niveau d’étude en une variable ordinale à 3 groupes. Le premier groupe regroupe les gens qui se sont dits sans diplôme(1), ceux qui possède le Brevet(5), un CAP ou équivalent(3), ou le Baccalauréat(20). Le deuxième groupe regroupe les BTS-DUT(10), les niveaux Licence(26) et le niveau Maîtrise(15). Enfin, le troisième groupe regroupe les Masters(50), Doctorats(15), Maîtres de conférences habilités(4) ou non(1) à diriger des recherches, et Professeurs des Universités(1).

Aucun effet du niveau d’étude n’a été retrouvé sur l’oubli de la fréquence de base (Kendall’s tau-b = 0,027 ; p = 0,706 ; BF10 = 0,120).

Effet du niveau d’esprit critique personnel perçu

1 participant a estimé son niveau d’esprit critique à 1 (très mauvais), 3 participants l’ont estimé à 2, 23 participants l’ont estimé à 3, 72 participants (soit presque la moitié) l’ont estimé à 4, 44 participants l’ont estimé à 5, et 8 participants ont estimé leur niveau d’esprit critique à 6 (très bon).

Nous avons cherché à savoir s’il existait une corrélation entre la perception de son propre esprit critique et l’oubli de la fréquence de base. Nos analyses statistiques ont suggéré un lien tendanciel entre ces deux variables (Kendall’s tau-b = 0,120 ; p = 0,093 ; BF10 = 1,067).
Nous avons donc testé s’il existait une corrélation plus précisément positive entre la réponse à ces deux questions, et la valeur-p est alors passée sous le seuil de significativité fixé à 5% (Kendall’s tau-b = 0,120 ; p = 0,047 ; BF+0 = 2,100). L’analyse bayésienne suggère qu’il est deux fois plus vraisemblable qu’il existe en effet une corrélation positive.

Ainsi, il semblerait que les participants répondant avoir le plus d’esprit critique soit aussi… ceux qui répondent avoir une plus grande probabilité d’être infecté ! Les participants estimant avoir un bon esprit critique ont donc moins oublié la fréquence de base.

Conclusion

Après avoir expliqué que les biais cognitifs font partie de notre fonctionnement cognitif normal et nécessaire, tel que nul ne peut y échapper et que cela ne serait pas dans son intérêt, nous avons tout de même pointé l’utilité de nous méfier pour éviter de tomber dans les pièges que l’on pourrait intentionnellement ou non nous tendre. La zététique est un mouvement développé au cours de la seconde moitié du 20ème siècle et ayant pour objectif de promouvoir les meilleurs standards scientifiques tout en examinant les affirmations et pratiques réputées paranormales ou pseudo-scientifiques, pour s’opposer à la propagation au sein du public de croyances et pratiques infondées voire dangereuses, en vulgarisant les méthodes scientifiques et les biais que nous subissons, et en promouvant l’éducation à un certain esprit critique.

L’objectif de cette article était de présenter des résultats expérimentaux concernant certains biais cognitifs, et de se demander notamment si les individus familiers à la zététique subissaient moins certains de ces biais. L’existence des quatre biais présentés dans cet article a été confirmée par notre questionnaire. Bien que suspecté, nous n’avons pas validé de lien entre la familiarité à la zététique et la tendance des individus à essayer de confirmer plutôt que d’infirmer leurs hypothèses. Nous avons par contre clairement montré que moins d’individus familiers à la zététique que d’individus non familiers à la zététique oublient de considérer la fréquence de base d’un échantillon. Cet effet favorable de la familiarité à la zététique n’a pas semblé être lié à un plus haut niveau d’étude parmi les individus familiers. Nous n’avons d’ailleurs pas montré d’effet du niveau d’étude sur l’oubli de la fréquence de base, avec seulement 21% des individus de notre groupe 3, correspondant aux participants de niveau Bac+5 minimum, ayant estimé très peu probable ou peu probable d’être infecté. Ce constat préoccupant suggère la nécessité de davantage de formation méthodologique et critique au sein des cursus universitaires, pour que jamais les individus impliqués dans de la recherche scientifique n’oublient de considérer la fréquence de base. Si nous n’avons pas directement pu tester « l’esprit critique » de nos participants, nous avons pu montrer que ceux estimant avoir un bon esprit critique semblent moins souvent oublier la fréquence de base concernant l’infection au VIH.

Les résultats présentés dans ce billet suggèrent donc un possible effet favorable de la familiarité à la zététique sur l’évitement de certains biais cognitifs. Ils ne permettent cependant pas de conclure que la familiarité à la zététique augmenterait l’esprit critique des individus, ni qu’ils seraient moins sujets aux biais cognitifs. Il est possible, plus simplement, que la sensibilisation à certains biais cognitifs, qu’entreprennent certains zététiciens ou vulgarisateurs scientifiques, permette aux individus qui y sont sujets de de se méfier lorsqu’ils rencontrent une situation similaire. Il ne s’agit alors non pas d’être moins sujets aux biais cognitifs, mais par apprentissage de prendre l’habitude d’être toujours attentifs à nos raisonnements pour y repérer les biais que nous sommes entrain de subir et essayer de les contrer.

En effet suite à leur passation du questionnaire certains participants ont manifesté ce qu’ils pensaient être un biais méthodologique : des exercices présentés étaient soit connus soit très proches de ceux connus, et des participants pouvaient répondre simplement parce qu’ils se rappelaient des réponses. Mais c’était en fait intentionnel : car nous avons montré que malgré cela les participants subissaient les biais cognitifs que nous avons testé. Par exemple, malgré la proximité du test de la baleine avec un test déjà popularisé pour évaluer l’effet d’ancrage, nous avons bel et bien montré l’existence d’un effet de taille moyenne de la version du questionnaire, c’est-à-dire du fait d’avoir demandé précédemment aux participants s’ils pensaient que la baleine bleue pesait plus de 200 tonnes tandis que l’on demandait à d’autres participants s’ils pensaient que la baleine bleue pesait plus de 80 tonnes. Nous vous avons pour l’instant présenté les résultats à cette question sans différencier les individus non familiers à la zététique des individus familiers à la zététique, c’est-à-dire en ne testant pas l’effet d’interaction de la variable familiarité à la zététique et de la variable valeur ancrée selon la version du questionnaire. Pensez-vous que les individus familiers à la zététique ont été moins biaisés par l’effet d’ancrage que ne l’ont été les individus non familiers à la zététique ? Indiquez-nous vos pronostics en commentaires.

Mais parfois un peu plus prudent ?..

Pour citer cet article

Marty, M., et Sénant, Q. (2021, 1 avril). Les zététiciens sont-ils biaisés ? Épistémax. https://epistemax.com/esprit-critique/les-zeteticiens-sont-ils-biaises/