Neuromythes et neuroblabla

Bonjour tout le monde,

Vous avez probablement déjà entendu que l’on n’utiliserait que 10% de notre cerveau, mais beaucoup d’entre vous ont certainement déjà entendu également qu’il s’agissait d’un « neuromythe », dont l’origine reste encore incertaine. En effet nous utilisons bel et bien l’ensemble de notre cerveau, et nos différents réseaux sont plus ou moins spécialisés dans différentes activités. Aussi ne vous laissez pas tromper par des images d’IRM fonctionnelle sur lesquelles on peut observer des petites zones du cerveau s’illuminer : ce ne sont que des représentations faites via des traitements informatiques qui reconstruisent une image en ne montrant que ce qui nous intéresse et non pas l’ensemble de l’activité cérébrale perpétuelle. Désolé, vous ne développerez pas de superpouvoir en débloquant vos capacités cérébrales.

Un neuromythe, c’est une croyance fausse, exprimée dans un langage scientifique ou qui semble l’être. Elle est souvent dérivée de résultats réels de neurosciences ou de psychologie, mais qui sont périmés ou ont été particulièrement déformés. Et les neuromythes semblent tenaces, malgré les explications répétées de leur fausseté, peut-être en partie parce qu’ils sont pratiques pour faire rêver et penser que l’on va pouvoir devenir plus intelligents.

On aime bien croire que l’on va pouvoir « muscler » notre cerveau, et les jeux dits d’entrainement cérébral ont du succès. Alors qu’en réalité, si nous arrivons en effet à développer certaines capacités avec beaucoup d’entrainement, c’est en fait grâce à la mise en place de stratégies spécifiques qui ne permettent pas une amélioration globale de nos capacités cognitives. Un maitre d’échec n’est pas plus un maitre stratège qu’il n’a une excellente mémoire : il est capable, oui, de bien retenir parfaitement des configurations de jeu qu’il a vu de nombreuses fois, mais ses impressionnantes capacités disparaissent quand on lui présente des configurations de terrain impossibles dans le jeu d’échec, tel que ses connaissances préalables ne lui permettent plus d’organiser l’information à retenir.

Même des boissons déclarent « booster » votre cerveau, cela est donc un enjeu commercial, bien marqué par le mythe de l’effet Mozart, où, à partir d’une vieille étude non réplicable, à court terme et sur des adultes, on s’est mis à vendre des CD pour bébés comme si écouter de la musique classique allait les rendre plus intelligents, ce qui est probablement favorisé par la croyance qu’il serait important de surstimuler son enfant avant trois ans comme si ses capacités futures étaient prédéterminées passé ce cap.

Les neuromythes ne sont clairement pas les fausses croyances les plus dangereuses, mais ils peuvent influencer des décisions personnelles, sociétales voire politiques d’une manière faisant gaspiller du temps et de l’argent qui auraient pu être mieux investis.

Des listes de neuromythes sont aujourd’hui facilement trouvables, c’est un sujet régulièrement discuté. Pourtant comme je le disais ils restent tenaces, telle la croyance qu’il y aurait des personnes « cerveau droit » vs « cerveau gauche » comme si cela correspondait réellement à une préférence cérébrale, alors que ça relève d’une compréhension du cerveau tout autant superficielle et caricaturale que la conception dépassée d’un cerveau en trois parties (dont le dit « cerveau reptilien » qui serait responsable de nos comportements primitifs).

Le cerveau est en fait un ensemble de réseaux complexes qui interagissent en continu, et, ne vous inquiétez pas, vous n’avez pas besoin de quelconque « brain gym », exercice physique ou mental, pour que vos deux hémisphères communiquent déjà au mieux.

Les mythes neuro et psycho concernent aussi l’éducation, et j’avoue être dépité par la présence encore répandue du mythe des styles de mémoire et d’apprentissage. Si nous pouvons avoir des préférences simplement en termes de gouts, nous n’en sommes pas visuels, auditifs, ou kinesthésiques, tel qu’il serait utile d’y adapter notre éducation. Aussi déclarer qu’on aurait plutôt par exemple une mémoire visuelle relève d’une classique méconception du fonctionnement de la mémoire, car quelle que soit la modalité d’entrée sensorielle, nous enregistrons une information sémantique à partir de laquelle nous faisons à postériori des reconstructions mentales.

« Neuromarketing », « neuroéconomie », « neuropolitique », « neuroéducation »… On aime rajouter ce préfixe « neuro » à tout et n’importe quoi ces derniers temps, pour profiter de son aura ! Car la neuro, c’est ✨scientifique✨, comme la physique quantique, à laquelle on fait aussi dire tout et n’importe quoi. En effet le jargon a un effet persuasif. Accoler une image de cerveau à un texte, ou citer une aire cérébrale, le rend plus convaincant, et même des étudiants en psychologie peuvent se laisser leurrer en percevant cela à tort comme ajoutant à la valeur explicative d’un texte dont le propos est en réalité circulaire. De manière plus générale les informations données au public sur le cerveau sont souvent inutiles et ne servent que d’apparat à un propos au mieux de psychologie qui se suffit à lui-même.

En éducation, quelle pertinence y a-t-il à annoncer à des enseignants qu’une méthode marcherait car basée sur des résultats neurologiques ? On joindra même des schémas pour les persuader, alors que ce ne sont pas réellement les résultats neurologiques qui montrent l’efficacité de la méthode sur les résultats des élèves, l’élément qui nous intéresse en fait le plus, ce sont les tests de performance qui nous montrent directement leur apprentissage.

Pour finir on peut donc distinguer deux phénomènes :

  • le simple neuroenchantement, qui met des paillettes à notre propos en lui donnant une prétention neurologique alors qu’il s’agit en fait par exemple de psychologie cognitive, qui est sérieuse et mérite de briller d’elle-même ;
  • et un autre phénomène, plus gênant, de neurobullshit, qu’on traduira foutaises ou baratin, dans lequel des pseudo-sciences comme la psychanalyse et la pnl tentent de se donner du crédit en prétendant trompeusement que des résultats neuroscientifiques soutiendraient certains de leurs concepts.

Il est souvent difficile de correctement juger des informations, généralement lacunaires, qui nous sont transmises sur un domaine scientifique dans lequel on n’est pas formé, et sans que l’on ait donc les outils nécessaires d’interprétation. Je ne peux ici que vous inviter à toujours être prudents, et merci de m’avoir écouté.

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En savoir plus

Ramus, F. (2018). Neuroéducation et neuropsychanalyse : Du neuroenchantement aux neurofoutaises. Intellectica, 69, 289‑301. https://www.researchgate.net/publication/333915725_Neuroeducation_et_neuropsychanalyse_du_neuroenchantement_aux_neurofoutaises

Lieury, A. (2014). La mémoire visuelle, une croyance encore tenace. Mémoire et Cie. http://www.scilogs.fr/memoire-et-cie/moi-monsieur-je-suis-un-visuel-la-memoire-photographique/

Pasquinelli, E. (2012). Les Neuromythes. École Normale Supérieure. ↓

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