Le scepticisme en science

Sur la page Wikipédia dédiée au Skeptical movement, nous pouvons lire :

« The New Skepticism described by Paul Kurtz in 1992 is scientific skepticism. For example, Robert K. Merton asserts that all ideas must be tested and are subject to rigorous, structured community scrutiny (as described in Mertonian norms). ».


The new skepticism: inquiry and reliable knowledge (Kurtz, 1992) est un ouvrage retraçant lui-même l’histoire des scepticismes, en les estimant dépassés face au développement de nos connaissances scientifiques et de nos moyens pour mettre à l’épreuve ces connaissances. L’auteur, sceptique scientifique, qualifie alors ce qu’il conçoit comme une nouvelle forme de scepticisme, d’enquête sceptique. Il oppose le doute des anciens sceptiques à un nouveau scepticisme qui serait plus constructif car sa motivation serait l’enquête. L’auteur discute au passage de la raison des croyances humaines, et cherche à démontrer l’application de l’enquête sceptique également à l’éthique et à la politique.
On rappellera néanmoins que la notion d’enquête est déjà présente depuis l’Antiquité par le choix même du terme sceptique.

Cette citation renvoie aussi à une autre réutilisation du terme sceptique apparaissant peu avant les mouvements de scepticisme scientifique : celle faite en sociologie des sciences, dans le cadre de la description de l’ethos scientifique (Merton, 1973[1942]). Si le scepticisme organisé décrit par Merton ne peut décrire le mouvement populaire de scepticisme scientifique, il est envisageable de se questionner sur l’influence historique qu’a pu avoir la réutilisation de ce terme par Merton concernant le cadre scientifique.

Merton commence son chapitre The Normative Structure of Science en pointant une baisse de confiance envers les sciences en Occident, avec la naissance de menaces anti-intellectualisme. Le scepticisme menace la distribution des pouvoirs provoquant des conflits avec les autres institutions quand des nouvelles découvertes scientifiques viennent mettre à mal des dogmes d’Église, d’économie ou d’État.

Pour lui, cela justifie un auto-réexamen des fondements et objectifs de l’institution scientifique.

La science est une réalité multifacette qu’il convient d’observer comme une structure sociale normée. Si le sociologue risque le relativisme en s’intéressant au contenu des sciences, Merton cherche plutôt à en dévoiler un ethos : un ensemble de valeurs et de normes contraignant les pratiques scientifiques, déterminant ce qui doit être fait, est enviable, ou ne peut être fait. Il décrit en premier lieu quatre normes comme des impératifs intériorisés, transmis par préceptes et exemples, et renforcés par des sanctions : l’universalisme, le communisme, le désintéressement, et le scepticisme organisé.

La norme du scepticisme organisé suppose que les scientifiques ne sont prêts à accepter des résultats qu’après un examen critique approfondi. Chacun doit être prêt à se soumettre à la critique, et à faire la critique de ses pairs. Merton décrit un idéal (mis en pratique sans nécessiter d’être explicitement réfléchi au préalable) de la science où la conformité de tous à la scientificité et à la critique s’instaure avec un contrôle croisé.

La science pose des questions : là où des institutions perçoivent cela comme un manque de respect et de loyauté, l’institution scientifique fait du scepticisme une vertu. Ce scepticisme organisé ne peut être conçu indépendamment des autres normes, il est à la fois méthodologique et institutionnel. L’enquêteur scientifique ne préserve pas la scission entre le sacré et le profane en s’intéressant à tous les aspects de la nature et de la société, quitte à rentrer en conflit avec ce qui a été cristallisé par d’autres institutions. L’objectif institutionnel de la science est l’extension des connaissances vérifiées. La « temporary suspension of judgment » et l’examen minutieux des croyances à l’aide de critères empiriques et logiques font partie de sa méthodologie.
Merton réutilise ainsi le concept sceptique de « suspension du jugement », non pas pour décrire un état perpétuel de l’esprit auquel la pensée scientifique aboutirait ou dont elle ne pourrait s’extraire, mais comme un outil ou une méthode qui n’est que « temporaire » et pour servir un but.

En savoir plus

Kurtz, P. (1992). The new skepticism : Inquiry and reliable knowledge. Prometheus Books.

Merton, R. K. (1942). Science and technology in a democratic order. Journal of legal and political sociology, 1(1), 115-126.
Ré-édité dans :
Merton, R. K. (1973). The Normative Structure of Science. Dans The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations (p. 267-278). University of Chicago Press.
=> https://www.panarchy.org/merton/science.html

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