À lire avant cet article : Esquisses de scepticismes
Dans l’Antiquité comme de nos jours, nous retrouvons associée à la notion de scepticisme celle de « suspension du jugement » qui semble au moins parfois avoir une importance particulière. On en présentera ou rappellera ici les conceptions philosophiques, puis celles de sceptiques scientifiques, de sorte à pouvoir les comparer.
Sextus dans ses Esquisses Pyrrhoniennes rapporte cinq « modes » ou « tropes » menant à la suspension du jugement. Le premier constat est l’incertitude marquée par les différences d’opinions entre les philosophes et entre lesquelles on ne saurait trancher. Le second, dit de la « régression à l’infini » est que toute preuve repose sur des bases nécessitant elles-mêmes d’être prouvées (sans que l’on ne puisse donc jamais aboutir à des bases certaines). Le troisième est que toute perception est relative à un point de vue, donc que nous ne pouvons pas nous prononcer sur la nature de la chose perçue (cela rappelle les tropes de Aenesidemus). Le quatrième est la tendance du dogmatique qui face à l’argument de la régression assume simplement l’hypothèse qu’il juge bon de considérer et qui lui est nécessaire. Le cinquième, dit « diallèle », correspond à qu’on appelle aujourd’hui le raisonnement circulaire.
Ces tropes mis en place dans sa vie personnelle par Sextus, et découlant sans qu’il ne le crédite du « trilemme d’Agrippa » (Vázquez, 2019), ne sont pas de simples constats comme je les ai appelés, ce sont des outils dialectiques liés entre eux pour former un processus complet ne pouvant que se poursuivre en boucle ou aboutir à la suspension du jugement.
Pour le pyrrhonien la suspension du jugement s’ancre dans un mode de vie, c’est un état stable et une heureuse fatalité lui permettant la tranquillité de l’esprit. Et même quand il se veut enquêteur le sceptique antique est destiné à continuer de chercher.
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